Que comprends-tu aujourd’hui par « pratique esthétique » ?

Bodo von Plato Je découvre chaque jour davantage, dans la pratique esthétique, une force de médiation : celle qui relie ce qui paraît séparé ou opposé. C’est là, à mes yeux, sa qualité la plus essentielle. Déjà en grec ancien, le mot « esthétique » désignait la perception, la perception sensible et le sentiment qu’elle engendre, tel qu’il se manifeste dans la conscience. Car la conscience rend présent le sentiment qui accompagne une expérience sensible. Ainsi, l’esthétique unit le sensible et le suprasensible ; elle est cette rencontre. Toute perception sensible provoque une réponse, une réaction, chez l’être humain comme chez l’animal – peut-être même chez la plante. L’homme a toutefois la faculté particulière de réaliser, dans la conscience, le sentiment qui surgit. Le travail intérieur sur ce sentiment éveillé par une perception, lorsqu’il est accueilli et façonné esthétiquement, devient une œuvre de conscience, un espace de vie esthétique. La pratique esthétique réside dans cette intuition et cette réflexion, dans l’élaboration, la mise en forme et le prolongement du sentiment suscité en chacun par une perception.

J’ai d’abord pris la perception sensible comme point de départ, en accord avec la définition classique grecque de l’esthétique. Mais il est possible d’aller plus loin et d’y inclure la perception des processus psychiques et spirituels. Car même les perceptions qui ne passent pas par les sens éveillent en l’âme des sentiments. Ceux-ci, portés à la conscience, peuvent être travaillés, transformés en expérience esthétique, et donner lieu à une pratique en résonance avec eux.

Il me semble évident que la vie et nos activités changeraient profondément si nous apprenions à mieux reconnaître et accompagner ce jeu mouvant de relations : apparition sensible ou non sensible, sentiment qui s’ensuit et formation d’une conscience correspondante. De telles transformations toucheraient non seulement l’existence personnelle et les relations humaines, mais aussi notre époque marquée par l’Anthropocène, où tout dépend de notre conscience, de nos actions et de nos abstentions.

Comment le concept d’esthétique a-t-il évolué ?

Depuis Platon, le concept d’esthétique a beaucoup évolué, avec un tournant décisif à la fin du XVIIIe siècle. Cette époque marque en effet l’avènement de la modernité désenchantée et globalisée : la Raison et les Lumières y déploient à la fois leur force libératrice et leur pouvoir destructeur. Mais en même temps, la réflexion et la critique de ces capacités déterminantes – l’interrogation de leurs fondements et leurs limites – commencent et l’esthétique y tient une place centrale. Friedrich Schiller découvre alors, en 1793, la puissance encore insoupçonnée de l’esthétique : celle d’un moyen d'éducation proprement humain, à la fois individuel et politique, de formation de l’homme et de la société. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que les défis sociaux et écologiques liés à l’activité humaine révèlent toute la portée de cette intuition, qui relie perception, sentiment et conscience, et établit ainsi un lien fondamental entre vie, beauté et créativité humaine.

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