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« Apprivoise-moi ! » Dignité humaine et dignité animale

Alors que le public prend de plus en plus conscience des horreurs de l’élevage industriel et de notre responsabilité collective face à la souffrance animale causée par l’être humain, il semble que le virus ayant effrayé toute la planète en 2020 provienne du règne animal. Qui menace qui ? Comment penser une relation entre l’être humain et l’animal qui permette à tous deux de croître simultanément en dignité ?

Le coronavirus semble être passé des animaux aux humains et il existe de nombreux indices d’un tel « saut » de l’animal vers l’humain. Les animaux seraient ainsi la cause biologique de la pandémie de COVID-19. Depuis que cette idée s’est répandue, on observe une incertitude vis-à-vis des animaux. On parle peu du danger qu’ils représentent et des protections que nous devrions mettre en place face à eux, mais on ressent plutôt l’attitude inverse : nous avons fait souffrir les animaux et voici qu’ils se défendent. Ce sentiment se nourrit de diverses sources : l’esprit critique de notre époque interroge la pratique de l’élevage intensif. Le véganisme est une expression de ce refus. Un article du Monde diplomatique de mars 20201 constitue une deuxième source : Sonia Shah y attire l’attention sur les contraintes que nous faisons subir à la nature et qui seraient la cause des éruptions virales. Rudolf Steiner indique une troisième source : il voit dans les souffrances que l’être humain inflige au monde animal la cause spirituelle de maladies infectieuses qui se propagent de façon épidémique2. J’aimerais dans cet article proposer une aide permettant de s’orienter et montrer comment on peut passer d’un sentiment d’insécurité envers les animaux à une relation plus sereine. Ces réflexions se nourrissent de mon expérience d’éleveur depuis plus de 30 ans et de mes études sur ce sujet au sein de la section d’agriculture.

L’élevage d’animaux, de virus et de bactéries

L’élevage intensif est une tragédie indéfendable à tous points de vue : comment en est-on arrivé là ? L’industrialisation de l’élevage est la conséquence de notre pensée abstraite qui considère les animaux comme des objets. La science moderne a postulé avec Descartes que l’animal est une machine ; elle a estimé avec Darwin que les animaux évoluent dans la lutte pour la survie. Si l’on combine ces deux paradigmes, il s’ensuit que les animaux sont des machines de survie qu’on peut connecter en série sans y voir de difficultés. Les produits de masse ainsi obtenus, viande pour l’alimentation, fourrures pour nos vêtements ou médicaments élaborés par le biais de l’expérimentation animale, garantissent par des prix bas un accès général à la prospérité souhaitée par tous. À y regarder de près, cette industrie est beaucoup plus technique que les consommateurs ne l’imaginent et quiconque se documente sur le détail de ces pratiques est effrayé. L’intelligence nue et froide ici à l’œuvre, si caractéristique de ce que nous sommes aujourd’hui, provoque des réactions désespérées dans les processus vitaux qui, d’une certaine manière, parlent le même langage : virus et bactéries se détachent de leur lien avec le vivant, se multiplient de façon exponentielle et deviennent ainsi des maladies pandémiques qui affectent les animaux eux-mêmes et l’être humain. Les retombées des virus issus de l’élevage de masse font partie de la logique du système.

Le choc provoqué par l’élevage intensif entraîne des réactions extrêmes, dont celle du véganisme. Il revendique le renoncement total à tout produit d’origine animale. Un crédo végane le justifie ainsi : « L’élevage consiste à faire des animaux des esclaves ». Un autre déclare : « Le sang ne coulera pas pour moi ». On se détourne entièrement des animaux et toute forme d’élevage devient par nature répréhensible et immorale. On peut penser que cette attitude est cohérente sur le plan moral ou au contraire qu’elle est fanatique. 3

La relation à l’animal semble en tout cas être une pierre de touche de la dignité humaine. L’auto-observation montre que nos expériences avec le monde animal nous parlent principalement par le biais du sentiment. Des sentiments forts et profonds s’emparent de nous face à la paix qui émane d’une vache ou à la puissance que dégage un cheval. Devant un lapin, un enfant s’identifie entièrement au rongeur, il se glisse émotionnellement dans l’animal. L’intensité de ces sentiments témoigne de leur réalité. Mon âme en est remplie et livrée à ces sentiments. Mais comment purifier et développer ces sentiments pour qu’ils ne traduisent pas « seulement » les vibrations de l’âme de sentiment mais expriment les forces profondes du cœur humain ? Comment développer et éduquer mes sentiments afin que les animaux soient accueillis dans mon humanité et que je ne sois pas tiré vers le bas, vers l’animalité ? Une pensée vivante et des réflexions qui essaient de saisir l’essentiel aident à y parvenir. Des actes au service d’une cause apportent aussi une base solide. Le sentiment a besoin de ces soutiens. Loin d’être contraint, il se développe alors en prenant la nuance d’un « sentiment cosmique du monde ». 4

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Connaissance de l’animalité

Reconnaître la nature des animaux exige que la pensée s’élève des phénomènes inanimés, qui nous sont très familiers, vers le vivant jusqu’au spirituel. On y trouve une expression différenciée dans la morphologie, la physiologie et le comportement de chaque espèce animale. Chacune est hautement spécialisée, en ce sens que la force formatrice psychique se déverse de préférence dans un organe ou un ensemble d’organes. « L’animal est instruit par ses organes », écrit Goethe. À un stade précoce du développement embryonnaire, les animaux supérieurs diffèrent très peu, leurs organes ne sont pas très spécifiques.

Ensuite, à la naissance et tout au long du développement vers l’animal adulte, les organes particulièrement importants pour l’espèce sont mis en évidence et développés. En tant qu’éleveur de vaches, je connais par exemple ces dynamiques de développement spécifiques des ruminants, y compris la formation des cornes. Les organes digestifs des ruminants ont une grande « valeur morphologique ». Ce terme technique d’Adolf Portmann rend bien compte de quoi il s’agit : les organes à haute valeur morphologique sont les organes particulièrement spécialisés par rapport au système embryonnaire. L’être de l’animal constitue ses organes, qui sont une expression de sa nature, et je peux arriver à comprendre l’essence de cette espèce animale spécifique grâce à l’étude anatomique, physiologique et éthologique des organes.

L’animal et l’être humain forment un tout. La spécialisation est un sacrifice des animaux pour que l’homme puisse rester un être en devenir. « Apprivoise-moi ! », dit le renard au petit prince… L’animal demande à l’être humain de l’accueillir dans son humanité et de le prendre avec lui.

L’animal est génial et porte son génie au plus haut niveau d’expression et de réalisation dans son domaine. Par le fait, il est également piégé et limité dans cette spécialisation. L’être humain est différent : il est universaliste. Son psychisme et son expression physique, fonctionnelle et sociale sont au service du Je, élément spirituel propre à chacun. La base de ce qui est humain et que partage toute l’humanité se trouve dans la constitution universelle de l’être humain, dans la marche debout avec les mains libres, dans la capacité de parler et la relation consciente à soi-même et au monde par la pensée. En d’autres termes, l’être humain n’est pas humain, mais le devient à travers son développement biographique, historique, culturel et son évolution. Les animaux n’ont pas cette possibilité : chaque espèce animale est un point culminant de l’évolution et donc un point final.

Mais l’animal et l’être humain forment un tout. La spécialisation est un sacrifice des animaux permettant à l’être humain de rester un être en devenir. Il ne s’agit pas de se détourner des animaux, mais plutôt d’inclure les animaux dans notre mission culturelle. « Apprivoise-moi ! », dit le renard au petit prince… L’animal demande à l’être humain de l’accueillir dans son humanité et de le prendre avec lui.

Frère animal

L’être humain possède la station verticale et cette verticalité libère son espace médian. Non seulement son grand cerveau d’homo sapiens, mais aussi son espace médian ! L’animal, dans son orientation horizontale, vit complètement dans la réalité. L’humain, dans sa position redressée, vit dans la verticale. La question qui nous occupe ne concerne pas que la réalité, elle concerne aussi la verticalité. Toute la dimension morale de notre être est constitutionnellement dépendante de la verticalité et la question de la dignité ou de l’indignité de notre relation avec l’animal est aussi une question morale. Et quelle est l’attitude digne vis-à-vis des animaux ? S’agit-il de les mettre sur un pied d’égalité avec nous, de les considérer comme nos frères et sœurs ? Devons-nous nous placer au-dessus d’eux et les diriger ? Les avoir au-dessus de nous et nous laisser guider, nous les enfants maladroits, par leur grande sagesse ? Chacune de ces attitudes est juste. La réponse que je propose tient à notre capacité de nous placer librement face à l’animal à partir de notre espace médian libéré. Qui dit liberté dit responsabilité. Toute posture, toute action libre est libre dans la mesure où elle est prête à assumer les conséquences. La réponse à la question de la relation entre l’animal et l’être humain est donc triple : nous nous tenons d’une part au-dessus de l’animal, nous pouvons et devons le diriger, nous nous tenons également sur un pied d’égalité avec notre frère animal et nous nous tenons également en dessous de l’animal car il a des capacités spécialisées et nous ne pourrions pas vivre sur terre sans lui.

Accompagner les animaux

Apparu en dernier dans l’évolution, l’être humain conserve jusqu’à la fin la posture verticale que l’on trouve embryologiquement chez tous les mammifères. Elle permet de libérer un espace médian autonome. L’organisation humaine est la seule à présenter un organisme entièrement pénétré par une triarticulation qui offre à chacun, dans la pensée, le sentiment et la volonté, une vie psychique autonome. Les facultés dont nous disposons pour apprendre, pour créer la culture nous invitent à assumer l’accompagnement de l’animal en toute responsabilité. Comment être à sa hauteur, comment vivre aujourd’hui cet accompagnement dans notre façon par exemple d’élever nos animaux de compagnie ou d’abattre des bêtes ?

Partager notre statut de créature

Les animaux, comme nous, peuvent marcher, nous nous accompagnons les uns les autres, nomades et errants. Les animaux, comme nous, ont faim et soif, nous sommes unis dans ces besoins fondamentaux. Les animaux, comme nous, peuvent renifler, écouter. Le cheval dresse les oreilles et nous regardons avec lui dans sa direction. Le meuglement d’une vache dont nous avons pris le veau nous pénètre de part en part. Regarder dans l’œil d’un animal mourant, c’est comme regarder dans des profondeurs psychiques partagées. Les animaux sont nos frères et nos sœurs et nous partageons avec eux les dons de la terre et les voix du ciel. Ce sentiment de partage d’un même statut de créature soutient à la fois les êtres humains et les animaux. Comment pouvons-nous aujourd’hui vivre cette fraternité en toute sincérité ?

Avoir les animaux comme maîtres

Dans leurs capacités, les animaux nous dépassent de loin. Aucun berger ne pourrait mener son troupeau sans son chien. L’être humain n’aurait traversé aucun désert sans les chameaux. Notre sédentarité ne serait pas possible sans la vache. Le fait que les bovins tolèrent une nourriture fertilisée par leur propre fumier autorise une agriculture pratiquée au long cours sur un terroir spécifique. De la même manière que seule la fertilisation par du fumier peut augmenter à long terme la teneur en humus du sol. Comment pouvons-nous communiquer aujourd’hui ces réalisations spécifiques des animaux, dans le but qu’ils bénéficient de davantage de respect et donc de dignité ?

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Lieux de vie passés et futurs

Sur le chemin de notre développement culturel, nous nous sommes saisis de cette relation à l’animal et l’avons mise en œuvre par la domestication. L’utilisation des animaux comme une fin en soi témoigne d’une myopie spirituelle. En français, le propriétaire des animaux est appelé « éleveur », les soins prodigués à ses bêtes et la domestication sont appelés « élevage ». Les personnes en charge de l’animal élèvent l’animal vers eux, l’accueillent, vivent avec lui. Ils l’introduisent dans leur maison en tant qu’animal de compagnie. Les nombreuses races d’animaux de compagnie sont issues de ces pratiques. Leur diversité est énorme. Il existait en France des centaines de races régionales de vaches, de porcs ou de poulets. Ces races ou souches régionales ont formé une sorte de foyer que nous avons créé pour les animaux après leur avoir enlevé leur foyer d’origine dans la nature où ils vivaient librement. Aujourd’hui, cette culture agricole régionale a pratiquement disparu. L’élevage a été radicalement restructuré, industrialisé et mondialisé, surtout après la Seconde Guerre mondiale. Où les animaux peuvent-ils trouver un lieu de vie ? Ni dans un panachage génétique mondialisé, ni dans un rationnement des espèces établi selon les cotations en bourse des matières premières, ni dans les élevages industriels, les transports de masse ou les abattoirs-usines. Les animaux de compagnie ne trouvent pas non plus de véritable foyer où s’acclimater quand ils ont le statut d’une bête qu’on cajole, quand le chien est conduit chez le coiffeur et monte dans la voiture sur le siège passager. Où est le juste milieu ?

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La globalité agricole que nous recherchons sous la forme d’un « organisme » et d’une « individualité » agricole répond à cette question. L’animal a besoin d’un cadre. Il est l’incarnation psychique et physique de son maillage relationnel. L’isolation tout comme l’élevage de masse correspondent à sa mort. Voulu et conçu à partir d’une vision et d’une expérience, l’organisme agricole ne peut vivre sans l’animal pendant de longues périodes ; il est le « biotope culturel » des animaux domestiques, un environnement moderne, adapté à notre temps, sans lequel ils ne peuvent pas vivre. Les animaux sont eux-mêmes des organes au sein de cet organisme. Chaque espèce est un organe différent mais se présente toujours sous l’aspect de communauté-troupeau, en tant que présence animale qui s’étend sur plusieurs générations. Toutes les questions liées à l’élevage prennent ainsi une autre valeur. Le reproche fait à la vache de contribuer massivement au réchauffement climatique se transforme en son contraire : la vache devient créatrice de climat. Pour le mouvement biodynamique, la mise en œuvre de cette approche dans l’élevage, l’alimentation, la reproduction et la fertilisation fut, dès le début, un axe de recherche majeur. En substance, l’intégration des animaux dans la biodynamie signifie que nous inscrivons la communauté de destin et d’action de l’animal et de l’humain dans la logique de la globalité agricole qui s’exprime dans un domaine. À travers son effort existentiel pour créer une individualité agricole, l’être humain développe à partir des forces du moi, un véritable « biotope culturel » spirituel, grâce aux animaux, avec les animaux et pour les animaux.

Dignité humaine et animale

Je résume ces considérations en une image : l’être humain est porteur d’un moi individuel qui est la conscience qu’il a de lui-même, une empreinte terrestre dans sa conscience éveillée, une expression de sa nature spirituelle et de sa nature volontaire. Cette conscience de soi n’est pas donnée, elle doit être apprise à travers les différentes étapes du développement, du nourrisson à l’âge scolaire, de l’adolescent à l’âge adulte. Même lorsque le moi est complètement là, il faut sans cesse le reconquérir et le développer. Il est à la fois menacé et soutenu par les animaux qui s’y trouvent. La peur, la haine, le doute sont les animaux de l’âme qu’il faut sans cesse surmonter. Le moi est également menacé et soutenu par les animaux qui, en tant qu’archétypes à travers le zodiaque, limitent notre champ de vision, le champ de notre conscience de veille. Ils constituent ce que je suis à partir de l’ensemble que forment les douze entités du zodiaque, mais il m’incombe de créer mon individualisation. Faute de ce geste, je reste « monde » et ne deviens pas humain. On pourrait donc dire que dans l’expérience du moi humain, dans la conscience de soi, les animaux sont intérieurement libérés de leur bannissement dans le règne animal et qu’ils sont extérieurement libérés de leur fixation immuable dans leur propre archétype.

Nous livrons un « combat pour l’humain » qui se fonde sur le sentiment existentiel de la dignité humaine. En tant que principe individuel, cette dignité a son origine chez l’être humain mais ne se limite pas à lui : elle peut et doit rayonner à partir de lui dans le monde et dans la nature comme une qualité de connaissance et d’action portée par le sentiment, qui diffuse la dignité partout. Dignité comme protection de la création, dignité aussi comme attitude garantissant à chacun d’accéder à la prochaine étape de son développement. Cette dignité est une catégorie créatrice de culture. Elle a besoin de lieux où elle peut se développer et s’épanouir. Les domaines qui comme les fermes biodynamiques pratiquent l’élevage intégré peuvent à juste titre être considérés comme de tels lieux, comme des points d’ancrage, des phares pour la « dignité », des zones protectrices et des espaces de développement spirituel.


Article premièrement paru dans un recueil d’essais : Hurter, Ueli, Wittich, Justus (eds.), Perspectives et initiatives pour la période Corona, disponibles en allemand et en anglais.

Images : Animaux des fermes biodynamiques des Béguets, France et de Untere Tüfleten, Suisse. Auteur : Sofia Lismont

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Ueli Hurter est agriculteur biodynamiste en Suisse. Il est actuellement codirecteur de la section d'agriculture au Goetheanum, Dornach.

Notes de l'article

  1. https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547
  2. Conférence du 17 avril 1912, GA 143.
  3. Il me semble qu’elle fait aussi, indirectement, de l’animal un objet, dans la mesure où son principe est de renoncer à toute relation avec lui. Cela reste possible avec un objet mais ne semble pas adéquat vis-à-vis d’un être doué de sensibilité. Pareille thèse ne considère pas non plus l’animal comme forme d’incarnation d’un élément psychique. Par sa négation de la formation corporelle des animaux, le véganisme a pour résultat une désertification psychique du monde, processus qui exclut l’animal de l’évolution de l’être humain et de la communauté culturelle qu’il partage avec lui.
  4. Expression employée par Rudolf Steiner dans sa conférence du 17 mai 1910, GA 120.

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