À l’heure des écrans omniprésents et des récits formatés ou déformés, raconter des contes peut sembler désuet. Et pourtant, ces histoires tirées de la mémoire ancestrale rejoignent l’enfant au cœur de son devenir, là où se tissent les liens entre corps, âme et esprit. Nourriture neurologique, spirituelle et relationnelle, le conte offre à l’enfant un espace pour respirer intérieurement, se confronter au mal, rencontrer la loi intérieure et accueillir la force du « je » qui se cherche. Encore faut-il comprendre l’art de raconter, saisir ce que traversent véritablement les enfants lorsqu’ils écoutent et décrypter la portée de ces figures – princes et princesses, rois, marâtres, loups ou autres Baba Yagas…

« Il était une fois… » : ouvrir l’espace de l’âme

Tout commence souvent par cette formule : « Il était une fois… ». Sitôt prononcée, elle nous fait basculer dans un autre espace‑temps. Nous ne sommes plus dans le temps linéaire du quotidien ; nous entrons dans un temps à la fois révolu et toujours actuel, dans une sorte d’intemporalité où le passé est mystérieusement présent. Dire « il était une fois » place l’enfant dans un espace intérieur où il peut rêver sans perdre le contact avec lui‑même.

Grammaticalement, l’imparfait installe un climat de durée, de paysage, d’atmosphère. Puis vient le passé simple : l’action, l’événement, le « soudain ». Cette alternance entre imparfait et passé simple n’est pas un détail technique, elle crée une véritable respiration de l’âme. L’imparfait permet à l’enfant de se poser dans une ambiance, d’entrer dans le rêve et l’intemporalité ; le passé simple le réveille, l’emmène dans l’aventure, dans le mouvement. Entre ces deux pôles, l’âme de l’enfant respire, comme entre inspiration et expiration. Quand nous racontons, et non simplement quand nous lisons, nous pouvons jouer consciemment de cette respiration. En commençant par « il était une fois », en laissant le temps à l’imparfait de déployer le paysage intérieur, puis en osant une vraie vigueur du passé simple, nous aidons les enfants à trouver un rythme intérieur sain entre rêverie et éveil. Le conte les accompagne ainsi dans le mouvement subtil qui relie leur vie onirique, encore toute proche du monde d’où ils viennent, et leur éveil à la terre, à l’action, au destin.

Raconter : un enjeu neurologique, spirituel et de lien

Les neurosciences montrent aujourd’hui que le cerveau s’active particulièrement dès que l’on entre dans le registre du merveilleux et du surnaturel. Les zones de l’attention s’embrasent, les connexions neuronales se densifient : écouter une histoire, surtout quand elle ouvre sur l’invisible, a donc un effet réel sur l’organisation neuronale de l’enfant. Raconter des contes ne relève pas seulement de l’« ambiance » ou du « folklore », c’est aussi un geste de santé. Mais ce travail cerveau‑conte n’est pas unilatéral. Quand l’enfant écoute, il ne reçoit pas passivement : il cocrée le récit. Il fabrique des images, il relie des motifs, il tisse du sens. En silence, il structure sa pensée, prépare sa créativité future. Les images qui se forment en lui – lointaines montagnes, profonde forêt, château, dragon, vieille femme au fuseau – deviennent des organes intérieurs de réflexion et de perception. L’enjeu est neurologique, mais aussi spirituel : par ces images, l’enfant déploie un espace intérieur où l’esprit pourra, plus tard, trouver un accueil. Enfin, raconter est un acte de lien. Celui qui raconte et celui qui écoute entrent dans une relation d’âme à âme. La voix, les silences, le souffle, le regard tissent un espace de confiance où la parole devient presque sacramentelle. Raconter un conte à un enfant, c’est poser un geste éducatif et spirituel, mais aussi, d’une certaine manière, politique : c’est contribuer à faire de lui un être créatif, imaginatif, capable de liberté, donc de responsabilité.

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