Dans la techné des anciens Grecs, l’élément créateur pouvait encore agir dans la technique et dans l’art. Par contre, la technique moderne se caractérise par le fait qu’elle suscite une séparation entre l’acte et le contenu du travail, voire de toute production de culture. C’est ainsi qu’elle apparaît d’abord comme destructrice de la tradition culturelle. Pourtant, chaque nouvelle technique permet aussi un art nouveau: un art de la liberté, qui consiste à trouver une façon chaque fois spécifiquement humaine d’être un esprit.

Autonomie et machine à vapeur

La première expérience de la liberté fut l’autonomie. À l’époque de la Renaissance et à celle des Lumières, la philosophie et l’art cherchaient la source de la culture dans l’espace et le temps, dans le sujet humain. La Cène de Léonard de Vinci montre cela de façon symptomatique. Elle est figurée de telle sorte que l’on ressent: la Cène se déroule ici et maintenant, au milieu de nous. Ce n’est plus un mythe éloigné. Elle est présente dans l’espace. Léonard réussit cet exploit grâce à la perspective centrale et à la façon dont la fresque s’ordonne spatialement: elle emplit la moitié supérieure du mur du réfectoire du cloître, et semble prolonger la salle à manger des moines. Le sujet (l’observateur) et l’objet sont ainsi séparés et placés l’un face à l’autre, en même temps que l’observateur est inclus optiquement dans l’espace où se déroule la Cène. Le message radical de cette composition peut se comprendre ainsi: l’événement de la Cène est quelque chose qui peut se produire entre des êtres humains dans cet espace constitué par le sujet.

Dans la philosophie, on a travaillé à cette formation du sujet, d’abord durant la Renaissance, puis avec les Lumières, l’idéalisme, le classicisme allemand. Les méthodes pour que le Je se saisisse lui-même, pour qu’il se donne à lui-même ses propres lois et devienne autonome se sont affinées et précisées toujours davantage.

Dans ses Méditations métaphysiques, René Descartes a cherché pour cela une méthode philosophique. Dès lors, l’acte du Je qui s’engendre et se saisit lui-même en pensant devient un vécu spirituel, un moment créateur, performatif. Lorsqu’il doute radicalement de lui-même, le penser se trouve lui-même en tant qu’acte indubitable du Je. Je ne pense plus les choses, les expériences vécues, le monde, mais moi-même en tant que celui qui pense. «Je pense donc je suis».

Lorsque je me pense, naît une soi-conscience originaire: un premier acte autonome. Il s’édifie à partir de la réunion de l’activité (chaleur) et de la conscience (froid) du penser dans un mouvement circulaire; un processus qui s’autorégule, et, en se donnant son propre contenu, engendre une nouvelle expérience du Je: le Je en tant que ce qui se créer, s’engendre lui-même, le Je en tant qu’être semblable à Dieu (1).

Peu après la découverte de Descartes, la machine à vapeur fut inventée. Là aussi, du réchauffement et du refroidissement (ici de l’eau), naît un mouvement qui devient rotation et se contrôle lui-même au moyen d’un régulateur à boules. La machine à vapeur sera à la base de la première révolution industrielle. Et avec celle-ci débute l’esclavage moderne, avec tous ses excès, esclavage qui ne devint «indispensable» que pour assurer la transformation industrielle désormais massive du coton ou du sucre de betterave, et rabaissa l’homme bien en dessous de sa dignité d’être semblable à Dieu. Les exploiteurs d’esclaves et les esclaves fondent une «hiérarchie» inhumaine et maléfique.

C’est ainsi que se côtoient au début du XIXe siècle: l’autonomie du Je, première expérience humaine de la liberté, la machine à vapeur qui se régule elle-même, et une catégorie d’hommes mis en esclavage par les autres hommes.

De la machine à l’espace de vie technicisé

Cent ans plus tard, à la fin du XIXe siècle, la science de la nature, se basant sur l’hypothèse d’un monde conçu comme mécanique et matériel, a multiplié les découvertes jusqu’à former un système total : l’homme conçoit une science de la nature –cette science engendre une technique et des machines– et celles-ci transforment le monde. À la fin du XIXe siècle, tout cela se synthétise et produit un espace de vie totalement nouveau. Les machines ne sont plus des corps étrangers isolés dans une nature intacte et saine, comme au début du siècle, mais elles constituent l’espace de vie lui-même: on voit apparaître la grande cité, la métropole: un univers construit par des machines, qui fonctionne grâce à des machines, et est habité par des machines. Pour la première fois, l’homme vit dans un monde qu’il a lui-même créé, un espace de vie jailli de la conscience humaine, dans lequel il peut passer toute son existence, du berceau à la tombe. La technique-clé pour la métropole est celle des transports: d’abord le chemin de fer, puis le métro, l’automobile et l’avion.

Cet article est réservé aux abonnés PREMIUM

Inscrivez-vous maintenant et mettez à jour votre compte pour lire l'article et accéder à la bibliothèque complète des articles réservés aux abonnés PREMIUM.

S'inscrire maintenant Vous avez déjà un compte ? Se connecter