Quels sont vos sentiments face à cette escalade en Ukraine ?

Je suis pacifiste convaincu, non-violent, objecteur de conscience, chercheur spécialisé dans les conflits : cela me touche très profondément et m’atteint personnellement. Je ne pensais pas qu’une telle limite serait franchie du côté russe. J’en ai été bouleversé et surpris à tous points de vue. Je ne suis pas le seul : de nombreux experts considéraient qu’une telle invasion était impensable. Cela m’attriste autant que si cela s’était produit dans ma famille ou dans mon voisinage immédiat.

Image : Friedrich Glasl lors d’une conférence en 2020. Photo : Klaus Ranger

La semaine dernière, Yaroslava Black a déclaré dans son entretien pour Das Goetheanum que la stupéfaction de la population ukrainienne était due au fait que l’attaque venait d’un pays frère. Pour elle, une telle chose n’a plus sa place au 21e siècle.

Après 1990 et la réunification de l’Allemagne, une époque très optimiste, des guerres ont eu lieu partout, qu’on a à présent un peu reléguées au second plan. Ayant beaucoup à faire en Arménie et en Géorgie, la guerre en Ossétie en 2008 et le conflit dans le Haut-Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan l’an dernier m’ont beaucoup affecté. J’espère maintenant vivement que ne se répètera pas en Ukraine ce qui se passe dans ces contrées : des problèmes non résolus qui présentent en permanence une source potentielle de conflits. Nous considérons la guerre en Ukraine comme s’il ne s’agissait que d’un conflit bilatéral entre les deux camps qui ont pris les armes. Il s’agit pourtant de processus multilatéraux, d’un système entier, d’une nouvelle architecture de paix ancrée dans notre époque.

Y a-t-il eu des approches après 1989 ?

Oui, par exemple le « Partenariat pour la paix » ainsi que d’autres initiatives. Mais elles n’ont pas été vraiment poursuivies. Je ne veux pas expliquer maintenant les causes de leur échec. Beaucoup l’ont déjà fait. Il faut y travailler. Ce qu’il faut maintenant, c’est une double stratégie : d’abord l’aide d’urgence que représente un cessez-le-feu entre les combattants sur place. Le cessez-le-feu va ensuite au-delà de la simple trêve. C’est là qu’interviennent l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), la Croix-Rouge et d’autres organisations afin de mettre fin à la violence. Les actions humanitaires en font partie. La deuxième chose, ce sont les processus de paix à moyen et long terme.

Et les sanctions ?

Oui, bien sûr. Mais elles ne peuvent empêcher la violence. Les sanctions n’ont aucun effet préventif, elles n’ont jamais conduit à un changement de mentalité chez ceux qu’elles visent. Mais il faut faire quelque chose ! Quand je parle de double stratégie, la deuxième chose nécessaire est de vraiment travailler à un processus de paix, à un ordre de paix au-delà de la zone des Républiques baltes, de la Pologne, de la Moldavie et de l’Ukraine, du Bélarus et de la Russie.

La Chine pourrait-elle, comme le suggèrent certains chercheurs sur la paix, jouer un rôle de médiateur dans ce domaine ?

Oui, car ce pays s’est montré quelque peu distant en s’abstenant lors du vote au Conseil de sécurité. La Chine a bien sûr sa propre situation à l’esprit. Si la Chine soutient la Russie dans cette affaire, elle doit également prendre au sérieux le récit russe selon lequel on voudrait empêcher un génocide des minorités culturelles en Ukraine, chose qui ne lui est pas facile ! 

Je place mes espoirs dans les oligarques, des personnes que par ailleurs je méprise. Ils permettent et stabilisent le système Poutine. L’opinion publique a déjà appris que certains membres de l’entourage de Poutine s’éloignent de lui. C’est un signal important. Les oligarques ne sont ni patriotes, ni nationalistes. Tout cela leur est égal. Ce qui les intéresse, c’est le profit, et les sanctions les touchent évidemment de plein fouet, car les véritables sources de leur richesse sont en dehors de la Russie. J’ai été étonné de lire qu’en Autriche les investisseurs étrangers viennent en premier lieu d’Allemagne, en deuxième lieu de Russie. Nous savons aussi l’importance des capitaux russes investis en Suisse.

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