Toutes les crises sont des crises de conscience

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Dans une période comme celle de la crise du coronavirus, il est bon de prendre de temps en temps du recul par rapport aux événements immédiats. Entretien avec le philosophe Harald Schwaetzer pour approfondir certains aspects.


La menace d’une maladie virale jusqu’alors inconnue, qui se transmet très rapidement et parfois sans symptômes, a quelque chose d’imprévisible. Les scientifiques et les autorités médicales fournissent des informations aux responsables politiques et au public – les médias s’efforcent de tout expliquer en détail. L’épidémie fait ainsi l’objet d’une interprétation d’une part, par les experts et d’autre part, par les journalistes – comment se forger un jugement ?

Prof. Schwaetzer : Il est certain que la difficulté est de savoir comment parvenir à un jugement valable objectif, mais il n’est pas facile d’avoir une vision exacte des faits et des circonstances. Ce qui me semble vraiment significatif et symptomatique pour notre époque, ce sont les tendances en matière de journalisme : parfois, des jugements sont diffusés avec une forte charge émotionnelle ; parfois, la répétition constante d’un point de vue particulier donne l’impression que quelque chose nous est imposé et, finalement, que nous sommes confrontés à de graves atteintes aux droits fondamentaux liées à des mesures massives. Qui plus est, la gestion de la maladie et les questions politiques semblent imbriquées d’une manière difficile à démêler.

Où sont les points d’appuis dans cet enchevêtrement de faits et d’interprétations ?

J’aimerais souligner en particulier deux moments plus ou moins inobservés. Le premier est la contradiction dans les affirmations : les rapports dits « factuels » fournissent trop peu de faits. Avec une preuve mathématique, le mathématicien doit toujours dire dans quelles conditions la preuve est valable. À mon avis, cet aspect des conditions de validité de la preuve est souvent négligé, par exemple lorsque le nombre de tests n’est pas fournis avec le nombre de cas – un nombre croissant de tests, par exemple, entraîne une augmentation du nombre d’infections détectées ; le nombre croissant d’infections ne reflète alors pas l’augmentation réelle. Et souvent, un jugement définitif sur la situation est proposé, que l’on est tenu d’adopter. Dans les deux cas, la véritable autorité qui – politiquement parlant – est le fondement de l’État de droit et de la démocratie, et qui est aussi au cœur du monde dans lequel nous vivons, est sapée : l’individu qui a le courage de faire appel à son imagination pour se forger un jugement.

Je parle d’imagination, et j’entends par là que l’objectivité pure ne peut donner une image du monde, comme le philosophe Günther Anders l’a déjà affirmé il y a 70 ans. La réalité est « au-delà du seuil » : il ne suffit pas de voir une situation, il faut la comprendre, saisir son contexte, la sentir, etc. On passe souvent à côté. Voyons-nous vraiment la crise des réfugiés en Méditerranée ? Nous ne voyons la réalité que lorsque l’imagination est pratiquée comme une méthode de perception, non pas de la fantaisie, mais de la réalité. Goethe a également appelé cette capacité « imagination sensorielle exacte » parce qu’elle est capable de saisir la réalité avec précision. Le deuxième élément non observé est que l’exigence de jugement doit être complétée. Il existe un principe philosophique selon lequel une réponse à une question est une aptitude, et non une réponse. Compte tenu de la complexité de la situation, je peux me demander : comment puis-je mieux faire face à la situation et la gérer de manière plus appropriée au jour le jour ? Alors la formation du jugement ne cherche pas à savoir ce que le monde fait bien ou mal, mais plutôt à exercer la souveraineté de notre Je et, à partir de cette souveraineté, à parvenir à une clarté de jugement de plus en plus basée sur notre imagination. Cela exige un courage individuel – en contrepoids de la peur collective presque épidémique.

Les citoyens affichent actuellement une satisfaction très élevée à l’égard des actions de la politique, dont ils étaient assez « mécontents » il n’y a pas si longtemps – la relation de l’individu à l’État est-elle en train de changer ?

Je ne pense pas. Mon sentiment est que nous attendons de l’État qu’il rende la vie aussi confortable que possible. La sécurité et le confort priment sur la liberté et l’activité autonome responsable – c’est une tendance qui se dessine depuis quelques années. Tant qu’il n’y a pas de « danger » pour la vie et le corps, tout est considéré comme une « surréglementation ». Mais au moment où je devrais faire moi-même quelque chose pour protéger les autres ou même simplement parce que je me sens moi-même menacé – de manière assez égoïste, si l’on est honnête – la même surréglementation est considérée comme une intervention « nécessaire » que j’exige de l’État. Dans les deux cas, la base du jugement est la même. Rien n’a changé dans le fondement du jugement.

Pourquoi les populistes de droite font-ils si mauvaise figure ? Pourront-ils encore profiter de tout cela au final, en cas de crise économique vraiment massive ?

Les populistes de droite font toujours mauvaise figure. Seulement, on ne voit pas toujours clair. C’est pourquoi je ne suis pas très optimiste quant à la thèse selon laquelle leur étoile sombrerait actuellement. En fait, c’est probablement le contraire qui est vrai : nous sommes en présence d’un État « fort », qui agit de telle manière que – selon l’interprétation – il va jusqu’à la limite de l’État de droit ou au-delà. Cela, comme vous le dites vous-même, passe bien. C’est une situation conformiste à l’autorité qui, si elle est globalement acceptée par les citoyens, ne laisse pas présager un potentiel critique élevé.

Mais j’ai l’impression que nous devrions envisager de poser la question différemment. On peut envisager l’alternative : l’État de droit est-il fondé sur des citoyens responsables, oui ou non ? Et souhaitons-nous réellement la première solution ? Dans le célèbre roman de Aldous Huxley Le Meilleur des mondes, ces deux positions sont confrontées à la fin. Son personnage principal dit « J’aime le désagrément » et son adversaire « Nous préférons le confort ». Et il poursuit en accusant le héros : « En bref, vous exigez le droit au malheur et même le droit à la vieillesse, à la laideur, à l’impuissance, le droit à la syphilis et au cancer, le droit à la faim et aux poux » – et la liste continue. Il faut être clair sur ce que nous voulons, mais se laver avec de l’eau sans se mouiller ne fonctionnera jamais.

Cela ne signifie-t-il pas aussi que l’éthique dans toute cette situation est de plus en plus sollicitée ? Fait significatif, le Conseil d’éthique a émis des avertissements concernant les effets de toutes ces mesures sur les citoyens, et a appelé le gouvernement fédéral à mieux évaluer ce qui est raisonnable et ce qui ne l’est pas. On se serait attendu à une telle objection de la part du Parlement ou d’experts en droit constitutionnel.

Pour citer encore Günther Anders : « La principale tâche d’aujourd’hui est la formation de l’imagination morale » – une formule prononcée il y a bien 70 ans. La question n’est pas tant d’évaluer les choses. Vous pouvez évaluer des possibilités existantes, des situations que vous pouvez embrasser du regard. Notre tâche est d’agir différemment et de façon créative. Beethoven ne choisit pas entre différentes symphonies, mais il compose et crée quelque chose de nouveau – et de cette manière il se transforme lui-même.

Il faut parfois peser le pour et le contre, mais l’éthique est avant tout un acte créatif conscient qui consiste à se dépasser et à se façonner. La formation de l’imagination morale consiste à acquérir la capacité de me mettre réellement en situation, d’imaginer concrètement les conséquences de mes actes et, surtout, d’essayer de les vivre intérieurement, de me demander ce dont mon interlocuteur a besoin comme opportunités pour pouvoir agir ou se développer au mieux ou pour être en bonne santé.

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Éduquer l’imagination morale signifie aussi apprendre à percevoir à nouveau la nature, de sorte qu’elle soit une véritable partenaire de dialogue. C’est un travail très concret et quotidien pour chaque individu. Il en résulte tant de possibilités positives que les décisions compensatoires prises au niveau central peuvent, du moins dans certains endroits, être rendues inutiles par l’imagination morale créative vécue individuellement.

Pour revenir aux causes de la pandémie, à votre avis, y a-t-il aussi des conditions culturelles qui deviennent effectives dans une telle crise pandémique ?

Nous devrons sans doute remonter plus loin dans le temps, et certainement de manière plus différenciée que ce que je peux faire ici. Le théoricien de la science Feyerabend a déjà dit que la vieille croyance en Dieu de l’ère pré-moderne se prolonge dans la croyance en la science des temps modernes et du présent. Dans le passé, la pandémie venait de Dieu, aujourd’hui elle vient du virus. L’un est une croyance dans l’au-delà, l’autre est une croyance dans ce monde. Comme on le sait, les virus n’ont pas d’effets monocausaux ; Dieu non plus, d’ailleurs.

À bien des égards, notre culture scientifique est plus dogmatique et moins critique que le christianisme institutionnalisé auquel elle doit historiquement son existence. La liberté et l’encouragement d’une relation vraiment réfléchie et vécue avec la religiosité, mais aussi avec la vérité, font cruellement défaut dans la culture contemporaine.

La présence d’un ange, c’est soit l’acceptation arbitraire d’une croyance, soit une absurdité ; au Moyen Âge, c’était un domaine de la connaissance intellectuelle scientifique et responsable. Le soupir de soulagement de voir que nous sommes au-delà de ces hypothèses médiévales ne constitue souvent qu’un moyen pour réprimer les questions de connaissance comme celle qui a été posée, que ce soit dans le cadre de convictions privées, ou bien plus fréquemment et de manière plus intense, dans le domaine du subconscient : c’est une caractéristique des 20e et 21e siècles qui n’a pas joué un rôle néfaste uniquement sous le Troisième Reich. Il en résulte des conditionnements irréfléchis dans tous les domaines de la culture, avec tous les risques et effets secondaires que cela entraîne. Il ne saurait s’agir d’un « retour au Moyen Âge », mais seulement d’une question sur la possibilité, la nature et l’étendue des connaissances sûres. Concernant les questions médicales, le débat sur l’homéopathie serait un exemple où je trouve incompréhensible la critique pandémique actuelle que propagent les médias.

Selon vous, quel rôle joue l’image de l’homme dans ce débat sur la crise ?

Une critique classique de la modernité technique est qu’elle ne sait plus qui est l’être humain. Notre pouvoir de pensée nous a amené très loin, de manière admirable, dans une utilisation du monde et de la nature qui nous permet de répondre aussi confortablement que possible à nos besoins physiques et en partie à nos besoins psychiques, dans la mesure où ils sont liés au corps. En tant que culture, quand on nous demande ce qu’est la vie, ce qu’est la mort, nous ne savons pas grand chose au-delà de la biologie. En quoi la mort humaine diffère-t-elle de celle des autres êtres vivants ? Pourquoi le monde antique a-t-il expliqué la mortalité des humains non pas par le fait qu’ils étaient des êtres vivants, mais des êtres humains ? Pour pouvoir être une science naturelle, la science de l’âme elle-même s’était déjà développée à la fin du 19e siècle sous la forme d’une « psychologie sans âme », comprise comme une revendication positive. Outre l’âme, nous avons également perdu l’esprit. En règle générale, l’esprit désigne l’esprit humain comme la somme de ses idées ou sa conscience, mais pas comme un individu concret, immortel, indépendant du corps, prénatal ou postnatal. Nous vivons avec des conceptions abstraites, qui ne sont pas emplies de contenu, qui ne sont pas claires, dont les horizons nous échappent, qui peuvent toujours se concevoir différemment. C’est aussi un héritage des siècles passés. Une formidable autonomie s’est ainsi développée pour nous, humains. Nous nous sommes rendus complètement indépendants du monde. Mais en même temps, cela nous a donné un devoir. Les siècles passés ont négligé de cultiver de telles idées face à la réalité, et nous avons hérité de la modernité un ensemble culturel d’idées abstraites qui présentent des lacunes cruciales pour la situation actuelle, ou qui sont souvent vides et ne portent pas. Qui pourrait encore me prendre au sérieux si, par exemple, je préconisais aujourd’hui une réforme culturelle ? Au 21e siècle, le concept de réforme a été profondément érodé dans l’éducation, les soins, la médecine, les affaires sociales, etc.

On parle d’un véritable « momentum » dans le cadre de la crise du coronavirus. Qu’en pensez-vous : y a-t-il vraiment des possibilités de réflexion et de changement dans cette crise ?

Bien sûr, il y a des possibilités de réflexion et de changement dans cette crise ! Il est très important de reconnaître les crises de manière assez précise pour que leurs possibilités positives se révèlent. En effet, la nature de la crise n’est pas indiquée sur la notice d’emballage. Les crises sont médicales, elles sont économiques, mais elles sont toutes d’une seule et même nature : des crises de conscience. Ce sont des signes de sollicitations excessives. Car une crise signifie qu’on ne sait pas très bien ce qui doit être fait, pour quoi et par qui. Si une personne se présente à un examen sans être préparée, cette situation offre une chance de réflexion, mais peu de chances de réussite. Alors, qu’aurions-nous dû étudier précédemment, quels devoirs n’avons-nous pas accomplis – en tant qu’individus aussi bien que culture ? Quelles sont les compétences que nous devons acquérir le plus rapidement possible, mais aussi le plus sérieusement possible ? La réponse à ces questions permettra de mieux comprendre quelles sont les opportunités offertes par cette crise et si nous pourrons les utiliser. Idéalement, il s’agit donc d’une attitude dans laquelle la crise peut devenir un défi productif pour le développement de soi, plutôt qu’une simple sollicitation excessive. En réalité, nous sommes heureux s’il ne s’agit que d’une surcharge momentanée et productive.

Les événements des 20e et 21e siècles m’ont permis de reconnaître trois défis : reconnais et développe-toi toi-même en tant qu’être physique, psychique et spirituel dans ton histoire. Aie le courage de préserver tes connaissances scientifiques et en même temps de les transformer en une connaissance sûre et claire du spirituel dans ce monde. Ressens l’amour de pratiquer la sociabilité envers l’individualité psycho-spirituelle d’autrui, dans l’éveil à l’autre.


L’interview écrite a été réalisée par Cornelie Unger-Leistner, le 16 avril 2020. Version originale ici. Traduite par ÆTHER.

© 2020 Nexus News Agency, tous droits réservés.

Images : S.L., 2020.

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Auteur

Profil

Le professeur Harald Schwaetzer, qui a publié une anthologie de Nicolas de Cue, enseigne et mène des recherches au séminaire philosophique de la Kueser Akademie für Europäische Geistesgeschichte, Bernkastel-Kues. Outre les séminaires de philosophie pour étudiants, le séminaire de philosophie propose également la formation continue « philosophie vivante ».

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