Un nouvel anarchisme pour l’Europe ?

Dans les mois qui suivirent la fin de la Première Guerre mondiale, Rudolf Steiner entreprit de faire connaître en Allemagne les principes d’une tri-articulation de l’organisme social. Fait intéressant, des similitudes existent entre les conceptions du philosophe autrichien et celles de plusieurs grands penseurs de l’anarchisme. Cent ans après son émergence publique, la tri-articulation sociale reste plus que jamais d’actualité. Sa réalisation pratique permettrait à l’Europe de faire face de façon créative aux enjeux sociaux qui se posent avec de plus en plus d’acuité.


Berlin, juin 1917. Le comte Otto von Lerchenfeld (1868-1938), ministre à la cour de Bavière, se dirige vers la Motzstrasse, où il a rendez-vous avec Rudolf Steiner. Son cœur est empli de tristesse et de désarroi face à la morosité ambiante et l’état d’impuissance des hommes politiques au pouvoir en Allemagne. La Première Guerre mondiale, qui fait rage depuis près de trois ans, a pris depuis quelques mois un tournant décisif. À l’Ouest, les États-Unis de Woodrow Wilson viennent de déclarer la guerre à l’Empire allemand. Sur le front de l’Est, le tsar Nicolas II a abdiqué, cédant sa couronne à un gouvernement provisoire dominé par des libéraux (les « cadets »), des socialistes et des sociaux-démocrates.

Lerchenfeld fait part de ses impressions au philosophe autrichien. Durant les trois heures qu’il passe en sa compagnie, Steiner développe pour la première fois l’idée d’une tri-articulation de l’organisme social et esquisse certains aspects spécifiques1, notamment la nécessité de surmonter l’État national centralisé classique, comme condition d’une future paix européenne. La conversation fait forte impression sur Lerchenfeld.

À la suite de cette rencontre, Steiner rédige, à la demande de Lerchenfeld, deux mémorandums destinés aux gouvernements allemand et autrichien. Ces textes s’inscrivent dans le contexte de la guerre. Ils s’opposent ouvertement à la vision pour l’Europe présentée quelques mois plus tôt au Sénat américain par le président Wilson, qui soutient la création d’une « ligue mondiale pour la paix » (cette vision donnera corps aux fameux Quatorze points, formulés début 1918). « Aux manifestations si efficaces de Wilson, écrit Steiner, il faut opposer ce qui peut être entrepris en Europe du Centre pour conduire véritablement à la libération de la vie des peuples, tandis que ses paroles [de Wilson, nda] ne peuvent rien donner sinon la suprématie mondiale anglo-américaine. »2 L’idée de la tri-articulation de l’organisme social fut imaginée dans ce cadre comme contre-proposition de l’Europe centrale face au programme de Wilson. En 1919, elle donnera naissance à un véritable mouvement, dont on fête cette année le centenaire.

Libérer l’être humain

Le droit à l’autodétermination des peuples défendu par le président américain était pour Steiner une supercherie ne pouvant déboucher que sur des vagues de nationalisme, de racisme et de répression des minorités. Pour lui, la libération des peuples devait plutôt passer par la libération de l’individu, rendue possible grâce à une nouvelle structuration tri-articulée des États européens. En cela, ses conceptions sont à des années-lumière de tout fascisme ou totalitarisme.

Dans une telle structuration, indique Steiner dans son premier mémorandum, « seules les affaires purement politiques, militaires et les affaires concernant la police peuvent faire l’objet d’une représentation démocratique ». Toutes les affaires économiques doivent être traitées dans « un parlement dédié à l’économie », qui n’intervient pas dans le déroulement de la vie politique. Enfin, toutes les activités judiciaires3, pédagogiques et culturelles sont remises « à la liberté des personnes. Dans ce domaine, l’État n’a que la fonction policière et pas celle de l’initiative… [Il] remet l’institution des écoles, des églises, etc., aux corporations adéquates, professionnelles et adaptées au peuple, et il laisse aux individus le soin de désigner son école, son église et son juge ».

Au-dessus de cette organisation triple, « une sorte de sénat, élu par les trois corporations qui administrent les affaires politiques et militaires, économiques et juridiques-pédagogiques, administre les affaires communes auxquelles appartiennent également les finances communes. »4 Telle est, dans ses grandes lignes, la vision pour l’Europe formulée par Rudolf Steiner en juillet 1917 dans ses mémorandums ; vision qu’il développera au cours des années suivantes.

Joseph Beuys, Forces directrices (d’une nouvelle société) 1974-77

Réseau diplomatique

Durant cet été fatidique, Otto von Lerchenfeld et le comte Ludwid Polzer-Hoditz transmettent les deux mémorandums à diverses personnalités politiques d’Europe centrale, dans l’espoir de les convaincre d’adopter leur contenu. Le 18 juillet, Steiner rencontre le comte Bernstorff, dernier ambassadeur allemand à Washington. Quelques jours plus tard, il envoie son second mémorandum, rédigé dans l’intervalle, au frère de Ludwig Polzer-Hoditz, Arthur, alors conseiller de l’empereur d’Autriche, qui le présente au chef du gouvernement autrichien, Ernst Seidler von Feuchtenegg. 

Dans les mois qui suivent, Steiner a également une conversation avec le ministre des Affaires étrangères allemand (secrétaire d’État), Richard von Kühlman. En janvier 1918, il s’entretient encore avec Maximilian von Baden, qui sera, entre octobre et novembre 1918, le dernier chancelier impérial d’Allemagne. Tout indique que ces personnalités comprirent le contenu des mémorandums, mais ne surent comment entreprendre des actions décisives pour les transformer en impulsions sociales concrètes5. Après la signature du traité de Brest-Litovsk (mars 1918), Steiner cesse de chercher à convaincre les dirigeants politiques en place. Mais son impulsion continue néanmoins à faire son chemin.

De façon encore non élucidée, une copie d’un des mémorandums de Steiner tombe dans les mains d’un officier du renseignement allemand, le major Fressman, puis finit par entrer en possession de l’industriel stuttgartois Emil Molt6. Quelques jours après la signature de l’armistice entre les Alliés et l’Allemagne (11 novembre 1918), Emil Molt se rend à Dornach pour consulter Steiner. Ce dernier présente alors pour la première fois publiquement aux membres de la société anthroposophique les idées de la tri-articulation de l’organisme social. Très vite, un grand nombre d’individus s’adressent à lui pour obtenir des conseils sur les possibles réformes à mener. Il faut garder en tête qu’à ce moment-là, tous les pays européens se trouvaient, à la suite de la guerre, dans des situations sociales et économiques catastrophiques. L’ordre ancien se fissurait de partout.

À ceux venus le solliciter sur des sujets précis, comme par exemple sur les taxes à instaurer, Steiner répond de façon révélatrice : « Le défi aujourd’hui n’est pas d’essayer de trouver quel est le meilleur système de taxation possible, mais de travailler à la mise en place d’une structure sociale tri-articulée. À mesure que la tri-articulation sociale deviendra une réalité toujours plus concrète, le meilleur système de taxation verra le jour de lui-même, par le biais du travail pratique réalisé dans le cadre de la nouvelle structure. »7

Steiner et l’anarchisme

À ce stade, il est intéressant de souligner les liens et points de fractures existants entre la pensée sociale de Steiner et celle de certaines grandes figures de l’anarchisme au 19e siècle, comme Pierre-Joseph Proudhon, Max Stirner, Silvio Gesell ou Gustav Landauer8. Pour beaucoup, l’anarchisme est seulement associé aux actes terroristes commis par certains groupes radicaux. Mais il s’agit d’abord d’un courant socio-politique aux multiples ramifications, dont les idées mériteraient d’être redécouvertes.

Un des points communs entre ces anarchistes et Steiner est la volonté d’organiser la société d’une façon qui n’entrave en rien le libre développement des individus. On sait par exemple que Steiner tenait en haute estime l’œuvre de Max Stirner. Dans une lettre adressée au poète d’origine écossaise John Henry Mackay, lui-même anarchiste, Steiner va jusqu’à dire que la seconde partie de sa Philosophie de la liberté est en accord total avec L’Unique et sa propriété (1844), l’ouvrage principal de Stirner9. Dans ce livre, le philosophe écrit : «Je ne suis pas un “moi” auprès d’autres “moi” : je suis le seul Moi, je suis Unique. Et mes besoins, mes actions, tout en Moi est unique. C’est par le seul fait que je suis ce Moi unique que je fais de tout ma propriété rien qu’en me mettant en œuvre et en me développant. »

Pour Steiner : « L’initiative personnelle fondée sur les facultés de l’individu doit pouvoir trouver une expression sociale ; cette initiative ne doit pas être déterminée par une volonté collective. Toute contrainte exercée par la volonté collective est socialement stérile car elle prive la communauté des fruits des facultés individuelles. »10 Ceci trouve son corollaire dans la place plus restreinte (bien qu’importante) accordée à la vie étatique dans l’organisme social tri-articulé. L’État, en effet, ne devrait pas intervenir directement dans le développement de l’économie et de la vie culturelle, pédagogique et spirituelle. Dans cette dernière sphère s’expriment librement les facultés propres à chaque individu. Dans un organisme social sain, ces facultés doivent pouvoir s’épanouir sans contraintes issues du politique ou de l’économie.

Les intérêts économiques n’interviennent pas non plus dans le bon déroulement de la vie politique à proprement parler, qui « ne peut avoir affaire qu’avec les rapports d’homme à homme – sur une base purement humaine »11. « Que les hommes introduisent les intérêts servant la vie économique dans la législation et l’administration de l’État constitutionnel, et toute juridiction ne sera plus que l’expression de ces intérêts économiques. Si l’État constitutionnel participe lui-même à la vie économique, il perd alors la faculté de régler la vie juridique », écrit Steiner12. Il est aisé de constater que tel est le cas aujourd’hui dans presque tous les États de la planète, à commencer par ceux d’Europe occidentale.

Rudolf Steiner, tableau provenant de la conférence du 11 août 1919 de l’ensemble des conférences Éducation, un problème social (GA 296)

Révolution monétaire

Dans le domaine économique, concerné uniquement par tout ce qui a trait à la production, la distribution et la consommation des marchandises et des services, Steiner préconise la mise en place d’associations libres regroupant des acteurs (producteurs, distributeurs et consommateurs) d’une même branche économique. Ces associations se chargeraient ensuite, grâce à l’expérience pratique de leurs membres, de réguler la production et de fixer les prix des marchandises en fonction des besoins des habitants des régions où elles sont implantées. L’organisation globale de l’économie devrait s’édifier sur cette base associative, où primerait la fraternité entre chaque être humain (de la même manière que la liberté doit régir la vie culturelle et l’égalité la sphère politique). Cette aspiration à la libre association et à l’auto-gestion est, elle-aussi, tout à fait en phase avec la pensée anarchiste, qui cherchait à définir des moyens de lutter contre les privilèges octroyés par l’argent.

Pour Silvio Gesell (L’ordre économique naturel fondé sur l’affranchissement du sol et de la monnaie, 1916), les inégalités sociales résultent en grande partie du fait d’utiliser la monnaie comme une marchandise, pouvant s’accumuler grâce, notamment, au système des taux d’intérêts. Pour lutter contre ce fait, il développa sa théorie de la monnaie fondante, qui se déprécie après un certain laps de temps, ce qui limite son accumulation. La conception monétaire de Gesell est souvent rapprochée de celle de Steiner, qui parle lui aussi du « vieillissement de l’argent »13. Mais elle diffère en réalité grandement.

Pour Steiner, en effet, « il ne s’agit pas d’attiser la circulation de l’argent au moyen de sa dévalorisation – de par exemple 2 % par trimestre –, mais au contraire de remplacer au moment opportun le vieil argent par du nouvel argent, afin qu’il ne perde pas de valeur. Les deux propositions ne peuvent pas être plus différentes, bien qu’elles utilisent les mêmes mots. Pour éviter une telle confusion, il est à propos de parler chez Rudolf Steiner d’un argent temporaire, ou à durée limitée », indique Sylvain Coiplet, fondateur et directeur de l’Institut pour une tri-articulation sociale14.

Dans le cycle économique, explique le philosophe autrichien, la monnaie passe par un stade de jeunesse lorsqu’elle est liée au travail de la terre (agriculture), un stade de maturité lors de son association (via l’emprunt) avec le développement artisanal ou industriel, et de vieillissement lorsqu’elle est liée, par donation, à l’expansion du domaine de la vie spirituelle (financement de l’éducation, des arts, etc.). Des dysfonctionnements apparaissent dans ce cycle si la monnaie s’accumule notamment lors du deuxième stade, en raison d’investissements fonciers ou de spéculation financière, par exemple.

Accès à la propriété

Les conceptions sociales de Steiner pourraient également rappeler, sous certains aspects, celles de Proudhon. Ce dernier est célèbre pour avoir écrit que « la propriété, c’est le vol ! » (Qu’est-ce que la propriété ?, 1840). Il souhaitait voir la propriété privée abolie et transformée en possession, créée par le travail. Dans ce sens, l’individu peut posséder ses biens de consommation ou sa maison s’il les a gagnés par son labeur, mais ne peut posséder la terre et la vie d’autrui.

Steiner reconnaît lui aussi que la propriété privée du capital (technique par exemple) peut conduire à des injustices sociales. Mais il s’oppose à sa socialisation pure et simple. Les idées de Proudhon restent pour lui utopiques. En effet, « ce n’est pas la libre disposition première [du capital] qui mène à des dommages sociaux, mais uniquement la persistance des droits à cette disposition, quand ont cessé d’exister les conditions qui ont lié d’une manière judicieuse les facultés humaines individuelles et cette disposition. »15

La possibilité doit donc exister de disposer librement du capital, mais le droit à la propriété qui lui est lié doit pouvoir être modifié à l’instant où la propriété devient un moyen favorisant l’exercice d’un pouvoir préjudiciable. L’État, dans ce cadre, n’a pas pour tâche d’empêcher la formation et l’administration privée des capitaux. Il est seulement l’organe juridique vis-à-vis de ces derniers. Il ne les administre pas lui-même, ni n’en dispose, mais assure, au moment opportun, le bon déroulement du transfert des droits de propriété à des individus compétents. Le choix de ces derniers incombe au(x) titulaire(s) sur le départ ou à une organisation du domaine culturo-spirituel. De cette façon, il est possible de tenir compte en même temps de la libre initiative individuelle et des besoins de la collectivité. 

Rudolf Steiner, tableau provenant de la conférence du 11 août 1919 de l’ensemble des conférences Éducation, un problème social (GA 296)

Engagement politique

Dans les mois qui suivent l’armistice de 1918, l’Allemagne est gagnée par la fièvre révolutionnaire. Dans de nombreuses villes du pays, des dizaines de conseils de soldats et d’ouvriers apparaissent. Ces bouleversements donnent naissance à la République des conseils de Bavière, qui dure un mois, entre avril et mai 1919. Gustav Landauer et Silvio Gesell, deux figures de la scène anarchique allemande, sont impliqués dans la création de cette éphémère République, rapidement étouffée par les tenants de l’ordre ancien (Ludendorff et Hindenburg, notamment). Pour aller dans le sens de Wilson, ces derniers mettent sur pied la République de Weimar, qui se dote d’une constitution en juillet 1919.

Durant cette période, Steiner, au grand étonnement des membres de la société anthroposophique, s’engage sur le terrain politique en Allemagne et fait son possible pour orienter les forces en présence dans la direction de la tri-articulation sociale. En février, il imprime son « Appel au peuple allemand et à la culture », qui circule largement dans la presse germanique à grand tirage. Après avoir essayé en vain, durant la guerre, de convaincre les dirigeants politiques, Steiner entreprend cette fois, en partant du bas, de susciter un mouvement populaire. La Fédération pour la tripartition de l’organisme social, avec son journal, est fondée à Stuttgart dans ce but.

Steiner publie aussi Fondements de l’organisme social, son livre de référence sur la question, et encourage le développement de conseils ouvriers indépendants des partis politiques et des intérêts du grand capital. Le but est « qu’ils se réunissent en un corps des conseils d’entreprise, et que ce corps entreprenne les premiers pas pratiques d’une socialisation raisonnable [de l’économie]. »16 Pour ce faire, il s’adresse directement aux travailleurs dans les usines.

Dans le même temps, il fait son possible pour faire avancer la création d’un conseil indépendant de la culture, envisagé en complément des comités d’ouvriers, « pour que l’économie ne soit pas libérée unilatéralement de l’État, mais que cette libération aille de pair avec celle de la vie de l’esprit. »17 Un certain nombre d’artistes en vue, dont Thomas Mann, signent la pétition réclamant sa mise en place. Mais la mayonnaise ne prend pas.

Dans les usines, des pressions émanant des directions syndicales, des entrepreneurs et des partis politiques finissent aussi par faire capoter les initiatives du mouvement pour la tri-articulation sociale. Constatant l’échec de cette campagne, Steiner, toujours avec l’aide d’Emil Molt, décide de concentrer son énergie sur la mise en place d’une nouvelle pédagogie, qui rencontre, elle, un franc succès. La première école Waldorf est inaugurée la même année à Stuttgart. On en dénombre aujourd’hui plus de 1000 sur tous les continents.

Rudolf Steiner, tableau provenant de la conférence du 22 août 1920 de l’ensemble des conférences Impulsions sociales à la lumière de la science de l’esprit (GA 199)

La tâche de l’Europe

Cent ans après la parution des Fondements de l’organisme social, que reste-t-il de l’idée de la tri-articulation sociale et comment l’envisager au 21e siècle ? Une chose semble acquise : le monde tel qu’il apparaît chaque jour dans les fils d’information nécessite plus que jamais l’adoption d’idées nouvelles pour régénérer les vielles structures sociales toujours en place. C’est particulièrement le cas en Europe, qui a pour mission, selon Steiner, de porter et de faire rayonner dans le monde l’impulsion de la tri-articulation sociale. En 1919, il déclare que le travail en vue de réaliser cette impulsion est « la tâche publique la plus importante de l’humanité présente et du prochain avenir, si elle (l’humanité) devait tout simplement continuer d’exister sur terre. »18

Face à cette responsabilité immense, les générations actuelles doivent résoudre des difficultés nouvelles, posées notamment par les institutions internationales créées après la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup de ces dernières ne font en effet que répliquer à un niveau supranational les divers travers des États-nations. Elles sont aussi souvent des véhicules de l’américanisme impérialiste que Steiner avait identifié avec justesse dans les idéaux abstraits de Wilson. C’est le cas de l’Union européenne qui, sous sa forme présente, a une tendance naturelle à décourager l’émergence d’idées sociales nouvelles.

La solution, bien sûr, n’est pas dans le repli sur soi prôné aujourd’hui par beaucoup. L’esprit du temps demande de dépasser (tout en les préservant) les particularismes locaux et de fonder un organisme international sur des bases saines. Mais pour être saines, ces bases doivent reposer sur la tri-articulation sociale. Or comme l’a écrit Steiner, « il est impossible d’élargir les économies nationales en une économie mondiale si les différents organismes ne distinguent pas la vie économique de la vie culturelle et politico-juridique. »19

Par où commencer pour y parvenir ? Aucun programme ne peut répondre à cette interrogation de manière définitive. Mais aujourd’hui, l’une des exigences centrales est de bien comprendre ou commencent et où s’arrêtent les trois sphères de la vie sociale (la politique, l’économie et le culturel-spirituel) et de chercher concrètement à les articuler entre elles à l’échelle d’un pays, voire du monde. Car trop de confusion et de réflexions à courte vue règnent encore dans ce domaine.20

Émanciper l’esprit

L’autre urgence est de libérer la vie spirituelle de l’emprise de l’État et de l’économie. Cela serait particulièrement nécessaire dans l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche scientifique. Dans le domaine culturel, en particulier, des changements rapides et radicaux d’organisation sont possibles et souhaitables. Après avoir été sous la tutelle de l’Église, puis de l’État, le temps est venu de donner aux individus la totale responsabilité de la vie spirituelle, qui est la part créative par excellence de la vie sociale. C’est avec la conscience de cette urgence que Steiner développa l’école Waldorf, qui fête elle aussi son centenaire cette année. 

Sans cette libération de la vie spirituelle, les pensées et les impulsions volontaires nécessaires à transformer la vie politique et l’économie dans le sens de la tri-articulation sociale seront forcément peu nombreuses et confuses. Car c’est seulement d’une vie culturelle libre que peuvent jaillir la force et les idées véritablement appropriées pour ce faire. Comme le souligne l’artiste allemand Joseph Beuys (1921-1986) : « Nous avons besoin de ce sol sur lequel tout homme se ressent et se reconnaît comme créature créatrice, agissant sur le monde. La formule “tout homme est un artiste”, qui a suscité beaucoup de colère et que l’on continue à mal comprendre, se réfère à la transformation du corps social. Tout homme peut, et même doit, prendre part à cette transformation pour que nous puissions la mener à bien aussi vite que possible. »21


Illustrations

  1. Joseph Beuys, Les forces directives (de la nouvelle société) (Richtkräfte (Einer neuen Gesellschaft)) 1974-77. Installation lors de l’exposition Imagination, Inspiration, Intuition: Joseph Beuys & Rudolf Steiner à la Galerie nationale de Victoria (NGV), Australie, du 26 octobre 2007 au 17 Février 2008. Image tirée du site de la NGV.
  2. et 4. Rudolf Steiner, dessins divers sur des tableaux à craie. Images tirées du livre Walter Kugler (éd.), Rudolf Steiner. Wenn die Erde Mond wird, 1992, Éditions DuMont, Cologne.
  3. Joseph Beuys, Sans titre (Sun State), 1974, craie sur l’ardoise, 120.7 x 180.7 cm. Image tirée du livre Lawrence Rinder (éd), Knowledge of Higher Worlds: Rudolf Steiner’s Blackboard Drawings, 1998 (© 2019 Artists Rights Society (ARS), New York / VG Bild-Kunst, Bonn)
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Auteur

Profil
Rédacteur

Martin Bernard est journaliste et chercheur indépendant en Suisse. Il se consacre au décryptage des grands enjeux de notre temps, dans le domaine des relations internationales, de l’économie et des nouvelles technologies, avec une approche à la fois historique et sociologique.

Notes de l'article

  1. Christoph Lindenberg, Rudolf Steiner, A biography, Steinerbooks, 2017, p. 467.
  2. Rudolf Steiner, Articles sur la question sociale, sur la tripartition de l’organisme social et sur la situation contemporaine, 1915-1921, Éditions anthroposophiques romandes, 2017, p. 250.
  3. Une confusion apparaît souvent à propos de l’activité judiciaire (tout ce qui est relatif à la justice et à son administration), souvent considérée comme faisant partie de la sphère du juridique, celle de l’État. Or pour Steiner, une séparation devrait s’établir entre les activités judiciaires et les institutions de l’État. « À ces dernières incombe la tâche de fixer les lois qui doivent réglementer les relations entre les hommes ou entre les groupes d’hommes. Le jugement lui-même repose cependant sur des institutions qui sont formées à partir de l’organisation spirituelle. » L’exécution d’un jugement incombe ensuite à l’État. (Rudolf Steiner, Fondements de l’organisme social, Éditions anthroposophiques romandes, 1975, pp. 124-125).
  4. Rudolf Steiner, Articles sur la question sociale, sur la tripartition de l’organisme social et sur la situation contemporaine, 1915-1921, p. 253.
  5. Christoph Lindenberg, op.cit., p. 474.
  6. Op.cit., p. 489.
  7. Rudolf Steiner, cité in Christoph Lindenberg, op.cit., p. 491.
  8. Guido Preparata, « Perishable Money in a Threefold Commonwealth », In Review of Radical Political Economics, vol. 38, no 4 (2006) : pp. 619-648. Lire en ligne : http://guidopreparata.com/wp-content/uploads/2017/01/Steiner-Threefold1.-2016_07_28-21_21_30-UTC.pdf
  9. Christoph Lindenberg, op.cit., p. 479.
  10. Rudolf Steiner, « Tripartition sociale, démocratie et socialisme », in Fondements de l’organisme social, 1975, p. 193.
  11. Rudolf Steiner, Fondements de l’organisme social, , 1975, p. 57.
  12. Op.cit., p. 62.
  13. Rudolf Steiner, Économie sociale ou comment renouveler nos conceptions (1922), EAR, 1975, pp. 227-230.
  14. https://www.triarticulation.org/essays/2003-04-001-monnaies-alternatives-et-monnaies-complementaires (consulté le 6 mars 2019)
  15. Rudolf Steiner, Fondements de l’organisme social, pp. 96-105.
  16. Rudolf Steiner, Articles sur la question sociale, sur la tripartition de l’organisme social et sur la situation contemporaine, 1915-1921, p. 333. 
  17. Op.cit.
  18. Rudolf Steiner, in Peter Selg et Marc Desaules, Vers une humanité fraternelle ? Actualité de la tri-articulation sociale, Triades, 2017, p. 61.
  19. Rudolf Steiner, Fondements de l’organisme social, pp. 207-208.
  20. Pour une analyse historique de la tri-articulation sociale, ainsi qu’une description de son influence au 20e siècle et jusqu’à nos jours, lire : Aurélie Choné, « La “triarticulation” de l’anthroposophie à l’altermondialisme : pensées sociales en résonance », Recherches germaniques [En ligne], HS 11 | 2016, mis en ligne le 5 février 2019, consulté le 7 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/rg/854 
  21. https://www.babelio.com/auteur/Joseph-Beuys/114932 (consulté le 8 mars 2019).
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