En 2010, le fondateur de la plateforme WikiLeaks, Julian Paul Assange, a publié des documents prouvant des crimes de guerre commis par l'armée américaine. Depuis, il se trouve dans une situation paradoxale : être célébré et récompensé par l'opinion publique mondiale pour son action – notamment par le Global Exchange Human Rights Award 2013, le Stuttgarter Friedenspreis 2020 – tout en étant persécuté, séquestré et soumis à une torture psychologique.*

Pendant sept ans, il a vécu comme réfugié politique à Londres dans l'ambassade de l'Équateur, jusqu'à ce qu'en avril 2019 le nouveau président équatorien lui retire l'asile et la citoyenneté qu'il avait adoptée. Il y a un an, en février 2023, un défilé de tambours de carnaval a suivi dans les rues de Londres quelques 2000 manifestants déguisés en prisonniers, juges et « Dame Justice ». Cette manifestation faisait suite à une déclaration commune publiée par The GuardianThe New York TimesLe MondeDer Spiegel et El País en novembre, appelant à l’abandon des poursuites contre Assange au nom de la liberté de la presse.

Tout ce qui a été avancé contre lui s'est avéré sans fondement. Les États-Unis insistent néanmoins pour qu'il soit extradé afin d'être jugé. Selon l'accusation, il risque 175 ans de prison ! Alors que cette procédure est en cours depuis des années, Julian Assange est incarcéré dans une prison de haute sécurité à Londres. Il passe 22 heures par jour dans une cellule individuelle de 3 mètres sur 2, à l’isolement, sans Internet ou autre accès au monde. Il a droit à une heure et demie de visite par semaine – il a une femme et deux enfants. En 2022, le gouvernement britannique a décidé de l'extrader vers les États-Unis. Son dernier appel a été rejeté par la Cour suprême. Une dernière audience a eu lieu en février 2024. L'issue est incertaine. En tout dernier recours, il ne resterait plus que la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg.

Hacker éthique précoce et idéaliste d’Internet, Assange est un exotropien – l’« extropisme » étant une branche particulière du transhumanisme**.** Il a pris conscience avant la plupart des gens de la nécessité d’utiliser les technologies de l’information pour inciter à la transparence de l’État et protéger le droit à la vie privée des citoyens, sans quoi Internet risquerait de devenir un instrument de manipulation et de surveillance autoritaire. Étonnamment, il est apprécié à la fois par une partie de la gauche et de la droite : son arrestation porte directement atteinte à la liberté de la presse de sorte qu’un large public se range derrière lui.

L’affaire Julian Assange nous rappelle qu’il n’est pas nécessaire de regarder loin au-delà de nos frontières pour voir que la liberté d’expression est gravement mise à mal. Et dans ce cas, c’est justement le pays qui se présente comme le grand défenseur de la liberté qui est en cause. Julian Assange montre par son combat et son destin que cette liberté, base de la démocratie, est encore un idéal d’avenir. Quelle que soit l’issue de son histoire, elle suffit déjà à dissuader ceux qui seraient tentés de suivre son exemple.

La dialectique est toujours la même : l’État invoque des questions de « sécurité » pour justifier une limitation des libertés. Mais tant que des pouvoirs étatiques ou des intérêts économiques privés parviendront à contrôler l’opinion publique, les mots « liberté » et « démocratie » resteront des paroles creuses, tout juste bonnes à servir de slogan. La liberté ne pourra devenir réelle que si elle est reconnue comme une composante vitale de l'organisme social, une dimension inaliénable de la nature humaine. À l’inverse des volontés de contrôle et de censure qui augmentent depuis plusieurs années, cette reconnaissance de la nécessité de la liberté impliquera un ordre social basé sur la confiance.


Photo de couverture Julian Assange, source : Don’t extradite Assange