Contrairement à ce qui a été longtemps raconté, il apparaît que les services secrets britanniques de l’époque ont joué un rôle central dans la planification du meurtre de Raspoutine. Et, selon toute probabilité, également dans son exécution. Derrière cet assassinat se révèlent aussi les ambitions occultes plus vastes de certains cercles de pouvoir anglo-américains, dont l’ambition est d’empêcher la naissance de liens spirituels fructueux entre l’Allemagne et la Russie.

Grigori Efimovitch Raspoutine naît entre 1860 et 1870 dans une famille de paysans du village de Pokrovskoïe, en Sibérie occidentale. Durant son adolescence, il est sujet à des visions mystiques dans lesquelles il dit apercevoir la vierge Marie. Il se plonge alors dans la Bible, développe ses talents de guérisseur et de voyant, puis commence une vie ascétique d’errance qui le conduit jusqu’aux monastères orthodoxes du Mont Athos, en Grèce. En 1911, Raspoutine racontera ses années de jeunesse dans une interview accordée au journal Temps nouveau : « À l’âge de quinze ans, dans mon village natal, quand le soleil brûlait et que les oiseaux chantaient les chansons du paradis, je rêvais de Dieu. Mon âme se projetait au loin… Plus d’une fois j’ai rêvé… et pleuré, sans savoir d’où venaient ces larmes. Ainsi passa ma jeunesse. Dans une sorte de contemplation, dans une sorte de rêve. Plus tard, quand la vie me heurtait, je courais me réfugier dans un coin pour prier en secret ».

Guérisseur controversé

En 1905, il se rend à Saint-Pétersbourg. Son but aurait été d’y rencontrer le tsar, trop occidentalisé à son goût, pour l’initier à la véritable «âme russe» 2. Il est rapidement introduit dans les salons de la grande-duchesse Militsa de Monténégro et de sa sœur Anastasia, toutes deux versées dans les sciences occultes et le spiritisme. C’est dans la luxueuse demeure du grand-duc Piotr, oncle du tsar et mari de Militsa, que Raspoutine rencontre pour la première fois le couple impérial, le 31 octobre 1905. Plus tard, il sera appelé au chevet du tsarévitch Alexis, héritier du trône, alité suite à une chute, et qui souffrait sans doute d’une forme rare d’hémophilie. Il lui impose les mains, le calme, et parvient au bout de quelques jours à faire cesser les saignements. Cet exploit, quoi qu’on puisse en penser aujourd’hui3, permet à Raspoutine de gagner rapidement les faveurs du tsar Nicolas II et de l’impératrice Alexandra Fedorovna.  

Le Tsar Nicolas II entouré de sa femme, de ses quatre filles et du tsarévitch Alexis.

Celle-ci, en particulier, le considère comme un homme providentiel, un «staret», une sorte de maître spirituel de la religion orthodoxe 4. Cette proximité le rend très influent, et attise rapidement les jalousies à la cour, qui accepte mal l’intrusion dans l’entourage du tsar de ce paysan sibérien. Des rumeurs d’orgies et de débauches se répandent alors à son sujet et une aura mystique et érotique l’entoure. Aujourd’hui, il est cependant difficile de distinguer entre le vrai et les calomnies proférées pour lui nuire et le discréditer 5. « C’est un sujet délicat », souligne l’historienne russe Olga Utochkina dans un documentaire diffusé en décembre 2016 sur Arte 6. « Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est qu’aucune des victimes présumées des agressions ou tentatives d’agressions qui lui ont été attribuées n’a jamais porté plainte. Ces accusations reposent uniquement sur les souvenirs de quelques dames. Et si on y regarde bien, elles ressemblent plutôt à des fantasmes érotiques. »

Sir Robert Bruce Lockhart (1887-1970)

Une chose est certaine également : à l’approche de la Grande Guerre, Raspoutine dérangeait certains cercles influents proches de Nicolas II, dont la volonté en tant que souverain était faible. Partisan de la paix, fidèle au Tsar et à sa fonction, le moine était vu d’un œil mauvais par les va-t-en guerre agissant à la cour de Russie en lien étroit avec certains intérêts français et britanniques. En 1912, rapporte Vladimir Fédorovski, un espion de Sa Majesté du nom de Robert Bruce Lockhart est même envoyé sur les traces du moine. « Il venait en Russie en tant que diplomate afin d’éliminer le « lobby pro-allemand ». Il avait pour mission d’assurer la participation de la Russie dans la guerre contre l’Allemagne et de marginaliser le « principal agent d’influence » de cette dernière, selon les autorités britanniques : Raspoutine ! » 7

Les plans occultes de l’Occident

Le guérisseur contrecarrait aussi les visées sociales et politiques implantées en Russie par le médecin et occultiste français Gérard Encausse, dit Papus (1865-1916). Ce dernier apparaît à la cour du Tsar en 1901, quelques années seulement avant Raspoutine. Très vite, il s’imposa comme un proche confident de Nicolas II et de plusieurs personnalités de son entourage. Cette influence permit à Papus de diffuser ses doctrines en Russie, à l’aide notamment de manipulations occultes et de séances de spiritisme.

En 1916, Rudolf Steiner caractérisa comme suit l’action du Français : « on instille dans l’âme ce qui est écrit dans les livres de Papus, c’est-à-dire on les prépare à endormir complètement leur entendement et à être utilisés pour tout ce qu’on veut », ou encore: « Vous trouvez chez Papus… de manière vraiment néfaste et dangereuse, certains secrets occultes mis à la portée de l’humanité, de sorte que ceux qui laissent Papus agir sur eux, une fois qu’ils ont dépassé un niveau élémentaire, s’accrochent par un fanatisme tenace à ce qu’il leur apporte. » 8

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