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Le socialisme ésotérique et l’idée de synthèse

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Les deux derniers siècles montrent l’existence de courants et d’initiatives fertiles qui ont articulé une démarche ésotérique à une volonté de réforme sociale. Cet alliage de l’ésotérisme et du socialisme est né dans le creuset de l’esprit de la Révolution française et de l’esprit des Lumières. Se développant en de multiples rameaux au 19e siècle, il travaillera à l’invention d’une société nouvelle ayant pour but l’instauration d’une fraternité universelle sans discrimination de races, classes, disciplines ou religions, sur le plan social et sur le plan de la connaissance.


Le « 1789 des archanges », c’est l’expression entendue par Victor Hugo en exil à Jersey lors d’une séance de spiritisme, le 22 mars 18551. Cette expression résume en un mot, la conjonction des valeurs de la Révolution française avec les hiérarchies spirituelles, signe d’une nouvelle religion laïque, qui va être imaginée et élaborée dans la seconde moitié du 19e siècle dans la continuité de ce qu’on appelle le socialisme de la Monarchie de Juillet. Cette religion laïque prend appui sur la réalisation d’une synthèse reliant les fils séparés de l’histoire, des êtres et des connaissances2.

Si l’Encyclopédie des Lumières a eu elle-même cette ambition, la démarche synthétique au 19e siècle va connaître des remaniements et des expérimentations diverses, en particulier avec l’émergence d’une culture ésotérique, dont le projet de synthèse des connaissances et des religions est venu se conjoindre à un projet de synthèse social – le communisme – et son idéal, une fraternité universelle.

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L’enjeu s’énonce d’abord dans l’identification d’un chaînage assurant la liaison et la consistance du tissu de l’être et des connaissances. Ainsi d’Alembert : « Pour peu qu’on ait réfléchi à la liaison que les découvertes ont entre elles, il est facile de s’apercevoir que les sciences et les arts se prêtent mutuellement des secours, et qu’il y a par conséquent une chaîne qui les unit »3. Et à cette chaîne des sciences et des arts s’ajoute cette autre chaîne – la chaîne des êtres : « tout est lié dans la nature ; tous les êtres se tiennent par une chaîne dont nous apercevons quelques parties continues, quoique dans un plus grand nombre d’endroits la continuité nous échappe. »

L’ésotérisme travaillera à l’identification de ces chaînes de l’être pour formuler une synthèse supérieure, censée surmonter l’émiettement des disciplines, des religions et des sociétés. Le 19e siècle verra plusieurs entreprises de synthèse dont celle de Pierre Leroux, auteur avec Jean Reynaud de l’Encyclopédie nouvelle (1834-1841) qui cherchent à combiner dans ce qu’on pourrait nommer une forme naissante de socialisme ésotérique, un projet encyclopédique, un projet de société et un projet de religion laïque. D’autres conjoindront à la synthèse des connaissances une synthèse sociale figurée dans l’association universelle, ce socialisme fouriériste qu’on appelle parfois le socialisme de la Monarchie de Juillet4.

Ainsi, l’occultisme d’Éliphas Levi pourra être vu comme un résultat direct de ses idées socialistes5. Inversement, Gérard Encausse, connu sous le nom de Papus, pourra relever dans sa Bibliographie méthodique de science occulte (1892), dans la rubrique « Socialisme », que les « études sociales peuvent bénéficier largement aux sciences occultes »6. Le terme de synarchie créé par Saint-Yves d’Alveydre cristallisera cette idée d’une « synthèse » de tout le savoir humain sur la base d’une synthèse sociale : l’archéomètre en formerait le plan. Il se présenterait comme « la clef de toutes les religions, de toutes les sciences de l’Antiquité et comme la réforme synthétique de tous les arts contemporains7».

En Allemagne, la synthèse, y compris dans sa dimension ésotérique ou hermétique, constitue un soubassement de la philosophie de Hegel8. Elle imprègne la pensée d’auteurs majeurs de la littérature et de la pensée allemande qui, chacun à leur manière, ont travaillé à l’instauration de nouvelles synthèses : Schelling, Goethe, Herder, Lessing… Elle marque l’arrière-plan de différents courants du romantisme en Allemagne et en France9.

Marque de fabrique du premier socialisme français – celui de Pierre Leroux, Ballanche, l’Abbé Constant et de ceux qu’ils ont marqué comme Victor Hugo ou Edgar Quinet –, la synthèse ésotérique marquera aussi le socialisme fin de siècle, croisant les courants anarchistes ou fraternitaires (communistes) à la théosophie, au féminisme, au végétarisme.

Le cœur de la relation entre socialisme ou communisme et ésotérisme consiste dans le rôle donné à l’imagination dans le processus de formation sociale et dans le combat politique, rôle que le marxisme orthodoxe ou l’anarchisme syndicaliste ont souvent négligé. Or, comme l’a montré l’utilisation du mythe et de l’ésotérisme par le nazisme, il est crucial de ne pas abandonner la synthèse imaginative à des régimes totalitaires. L’ésotérisme qu’on appellera ici socialiste, se définira par son intention de former des mythes universels pour une fraternité humaine mais aussi, au-delà, pour une fraternité entre les êtres vivants qui participent ensemble à la formation d’un monde habitable.

L’idée de synthèse et l’ésotérisme occidental à la fin du 19e siècle

Au 19e siècle, le terme d’« occultisme » a été popularisé par Éliphas Levi10 avant d’être repris par d’autres auteurs et notamment par Blavatsky, qui l’utilise pour la première fois dans son article « A Few Questions to Hiraf » en 1875.

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Wouter Hanegraaf a fait valoir que l’occultisme et l’ésotérisme ne devraient pas être interprétés comme une réaction contre la modernité mais plutôt comme une partie de la modernité elle-même, mettant ainsi en question l’hypothèse selon laquelle l’occultisme se caractériserait comme une fuite, voire une révolte, contre la rationalité et la vision du monde des scientifiques modernes11.

Mais une différence notable existe entre un ésotérisme de l’Est ou « ésotérisme oriental » et un ésotérisme de l’Ouest ou « ésotérisme occidental ». Cette différence n’est pas seulement philosophique mais elle est également politique, voire cosmologique et anthropologique.

L’ésotérisme oriental (une catégorie issue des guerres de factions qui ont fait rage dans les sociétés ésotériques du 19e siècle) prétend retrouver la synthèse primordiale, la tradition. Celle-ci constitue une synthèse fermée, une cathédrale dogmatique manifestant l’ordre achevé de la connaissance et de la société. L’ésotérisme occidental demeure au contraire une synthèse ouverte et par conséquent inachevée, en devenir. Cette seconde synthèse maintient une puissance utopique, une ouverture vers un futur encore empli de potentialités. Cette distinction sépare un ésotérisme de gauche basé sur l’égalité et la fraternité entre les hommes, d’un ésotérisme de droite, hiérarchique, trouvant éventuellement ses racines dans la culture indo-européenne selon René Guénon, et légitimant la division de la société en classes et en races.

À la fin du 19e siècle, la ligne de fracture entre l’ésotérisme hiérarchique et l’ésotérisme égalitaire et fraternitaire recoupe parfois une seconde fracture distinguant des cultures ésotériques nationales. Ainsi, il y aurait d’une part un ésotérisme français ou allemand, plutôt chrétien, et d’autre part un ésotérisme anglo-américain marqué par le bouddhisme et l’hindouisme ésotériques. Il existe bien sûr des ponts voire des ensemencements réciproques entre ces courants au 19e siècle. Mais il y a également des ruptures nettes. Ainsi, les membres de la Société théosophique d’Orient et d’Occident créée le 28 juin 1883 en France, s’opposent à l’ésotérisme oriental de la Société théosophique britannique créée en 187512. Papus, auteur du Traité élémentaire de science occulte (1888), se réclamera de la première, établissant les spécificités d’une synthèse ésotérique française, dont les racines se trouverait chez Saint-Martin, Fabre d’Olivet, Hoëné-Wronski, Éliphas Lévi ou encore Saint-Yves d’Alveydre13. Dans sa Doctrine secrète (1888), Blavatsky s’en prendra à cet ésotérisme occidental et en particulier à Éliphas Levi, considéré comme inférieur à l’occultisme oriental14.

Une autre fracture existe aussi entre les conceptions de la synthèse et de la science. Il y a d’abord un différend fondamental entre partisans d’une synthèse et d’une science matérialiste et partisans d’une synthèse et d’une science spiritualiste. Mais chez les spiritualistes eux-mêmes, si les spiritistes, les théosophes, les occultistes, font cause commune dans les congrès internationaux spiritualistes à la fin du 19e siècle, un différend sépare les spiritistes plutôt positivistes et les théosophes ou occultistes, considérés par les premiers comme rétrogrades et irrationnels 15. Et ce différend n’est toujours pas dépassé aujourd’hui.

La synthèse socialiste à la fin du 19e siècle, se développe aussi du côté de chercheurs, scientifiques et rationalistes, qui n’ont pas de parenté directe avec l’occultisme, la mystique ou l’ésotérisme. Ainsi Henri Berr, historien, s’est passionné très tôt pour la synthèse, lors de sa thèse de 1898, créant la Revue de synthèse puis plus tard, dans les années 1920, le Centre international de synthèse (CIS), un « organisme qui se propose, en jetant des ponts entre les divers domaines de la science, de rendre plus étroite, plus consciente, plus féconde la collaboration de tous ceux qui cherchent la vérité »16. Cet objectif de collaboration entre les disciplines et les savoirs, cette intention de les placer sur un plan d’égalité, sans réductionnisme ni hiérarchisation, et par conséquent de prendre au sérieux les sciences les plus diverses, ressemble fort à celui qui avait été déclaré dans le socialisme ésotérique de la Monarchie de Juillet.

L’égalité des savoirs est ici la condition complémentaire de l’égalité et de la fraternité entre les humains. La différence avec le rationalisme spiritualiste se trouve dans la manière de faire recours à la raison. « La raison, dit Henri Berr, est une émanation du mysticisme, peut-être son fruit le plus parfait d’ailleurs et le plus achevé – d’autant plus achevé qu’il est absolument séparé. Le fruit mûr abandonne l’arbre »17. Ainsi, en une phrase sont reconnus à la fois la continuité et la rupture de la raison avec l’ésotérisme, les mythes, les religions.

En philosophie de la société enfin, la synthèse est cherchée également dans la tentative d’Émile Durkheim de surmonter l’opposition entre matérialisme et spiritualisme. Mais, comme le montre Wiktor Stoczkowski, la sociologie de Durkheim, socialiste et préoccupée par le mal et par sa délivrance, ne surmonte l’opposition entre matérialisme et spiritualisme qu’au prix d’une cosmologie et d’une sotériologie imprégnées de christianisme18.

La science de la synthèse de Henri Berr est un « effort pour connaître la réalité totale » et cet effort, tendance naturelle et vitale de la raison, ne peut ni ne doit s’identifier à aucun système parce que les lois changent et ne peuvent être conçues comme fixées une fois pour toutes. La synthèse n’est jamais donnée a priori19. La science synthétique par excellence devrait être, comme le dit Henri Berr, la science de l’humanité. C’est cette science qui permettrait de fournir la solution au problème de la civilisation idéale20. Travaillant à sa réalisation, deux juristes belges, Paul Otlet et Henri La Fontaine, créeront l’Office international de bibliographie (OIB) et travailleront à rassembler tous les savoirs du monde et à les classer selon le système de Classification décimale universelle (CDU), condition nécessaire à l’instauration d’un savoir commun entre les humains, servant d’assise à leur fraternisation. Le passage de l’érudition aux idées générales et l’adéquation du système formel de classification à la structure du monde demeurent cependant non élucidés…

La synthèse et le socialisme : spirituel républicain et fraternité universelle

Le socialiste Pierre Leroux, en France entre 1830 et 1848, comme Rudolf Steiner en Allemagne 60 ans plus tard, issus chacun de milieux populaires et passionnés par les sciences, les arts, les mythes et la réforme de la société, peuvent être considérés comme des auteurs post-séculiers travaillant, contre l’éclectisme, à l’élaboration d’une nouvelle synthèse, dont l’ésotérisme constitue le creuset.

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La pensée de l’un et de l’autre travaille à l’instauration d’une religion laïque de condition humaine basée sur la doctrine moderne de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, consciente des racines traditionnelles de ces principes21. Sur le plan politique, l’un comme l’autre posent l’expérience et la condition d’humanité comme la source de la citoyenneté, la primauté des droits humains sur les droits des citoyens, parce que « l’égalité (entre tous les humains) est antérieure et supérieure à toutes nos nationalités, à toutes nos constitutions, à tous nos établissements »22. Ainsi émergeront, comme on le verra ci-dessous, deux idées du socialisme : le socialisme fraternitaire qui a pour base l’idée d’humanité et le socialisme matérialiste qui repose sur l’idée de citoyen. Le premier pourra donner lieu à un culte laïque, comme cela sera exprimé, pour l’anthroposophie, dans la conférence d’ouverture du Congrès de Noël, où Rudolf Steiner fait de l’anthroposophie un culte23. Dans ce cas, le culte doit être étranger à tout dogmatisme et à tout sectarisme24. L’usage du terme de « culte » ne doit donc pas faire illusion. L’anthroposophie, parce qu’elle se base sur les principes de la Révolution française, révoque toute hiérarchie ecclésiale ou caste d’initiés qui régenteraient des adeptes. L’adhésion à la Société anthroposophique ne suppose aucune profession de foi, aucune conviction scientifique ou programme artistique dogmatique. Elle révoque l’attitude 25. Mais elle suppose un idéal : une fraternité universelle.

Proudhon et Marx feront reposer le socialisme sur le citoyen plutôt que sur l’humain. l’un et l’autre reprocheront à Leroux sa référence au Christ, son affirmation selon laquelle « le sermon sur la montagne résume tout le socialisme ». Leroux donne pour mission au mouvement ouvrier de faire revivre la pureté et la simplicité des communautés chrétiennes primitives dans l’association. « Ennemis des églises, contempteurs des Jésuites », dit Gusdorf, « Leroux, Michelet et Edgar Quinet sont attentifs à la dimension religieuse de la vie collective ; ils s’efforcent de rassembler les éléments d’une Bible de l’humanité »26. Leroux veut « remplacer la tradition chrétienne, si incomplète, si fausse en tant de points, par une tradition bien plus vaste et vraiment universelle »Cité dans Viard, 1995, p. 26.[/efn_note].

Leroux n’est pas un « républicain de sacristie », c’est un fraternitaire créateur d’un « spirituel républicain »27 d’un « spiritualisme social »28, d’un « christianisme rationnel »29, un adepte de ce qu’Engels appellera avec mépris le Club communiste de l’école mystique françaiseEngels, Continental Socialism, The New Moral World, n° 15, 5 octobre 1844.[/efn_note].

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Ici se marque la différence entre les communistes matérialistes et les démocrates fraternels, les « égalitaires » et les « fraternitaires ». Dans le premier on trouve Blanqui, Marx, Engels et Proudhon qui ne voient dans les termes de banquet fraternel, de communions socialistes qu’un verbiage fouriériste30. Dans le second on trouve Pierre Leroux, la Société typographique et, 50 ans plus tard, Arthur Arnoud, communard et directeur de la revue de la société théosophique Le Lotus bleu, ou encore l’occultiste Augustin Chaboseau qui a participé à la création des universités populaires et à la Bourse du Travail.

Les Fraternal Democrats de plusieurs pays, réunis à Londres en 1846, adopteront pour devise : « Tous les hommes sont frères ». Ils seront suivis quelques décennies plus tard, par la Société théosophique qui inscrira parmi ses principes fondateurs, outre la recherche de la synthèse et l’étude des facultés humaines, la volonté de former non pas le noyau mais « un noyau de la fraternité universelle de l’humanité sans distinction de race, credo, sexe, caste, ou couleur »31, but qui se retrouvera plus tard dans la Société anthroposophique.

Le différend philosophique subsistera au cours du 19e siècle, séparant les fraternitaires de la première Internationale ou encore les Philadelphiens ou les membres de l’Ordre de Memphis des communistes, quoiqu’ils partagent tous la volonté d’établir une fraternité universelle. Ce différend est métaphysique, politique et sans doute aussi stratégique : il distingue les matérialistes des spiritualistes. Comme on l’a vu plus haut, il y a eu plusieurs tentatives à la fin du 19e siècle (puis, plus tard, au 20e siècle), de surmonter cette opposition doctrinale. Mais cette rupture subsiste encore aujourd’hui.

Le programme de la Société théosophique et plus tard de la Société anthroposophique poursuivent et radicalisent le projet de synthèse ésotérique à la conjonction de la synthèse sociale et de la synthèse des connaissances, en menant l’enquête sur les lois inexpliquées de la nature et l’étendue des facultés humaines.

Cette synthèse n’est pas seulement attaquée par les rationalistes et les matérialistes. Elle est aussi attaquée, comme on l’a signalé, par les spiritualistes scientistes. Enfin, elle est attaquée, à la fin du 19e siècle, par l’Église catholique et les traditionalistes guénoniens. L’alliance déjà manifeste dans les propos du Cardinal Bellarmin à la Renaissance, entre la religion catholique et le scientisme (qui se partagent les régions du réel à gouverner), se répète ici.

Du côté des catholiques, l’Église s’inquiète de la pénétration des idées ésotériques dans les campagnes32. Les ouvrages de l’occultiste Papus sont mis à l’index, la théosophie est reconnue comme incompatible avec l’Église catholique33. Du côté du scientisme, l’ésotérisme est attaqué comme pseudo-science révoquant ainsi la pluralité des savoirs et des connaissances, condition de base du projet encyclopédique et du projet de science synthétique.

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Individualiser la synthèse imaginative

Où en est le projet de synthèse ? Sur le plan des sciences, pour reprendre les mots du philosophe Pierre Montebello, selon lesquels chaque année, la sphère du savoir augmente de deux millions d’articles et poursuit son expansion vertigineuse, à la manière d’un petit cosmos qui verrait ses galaxies, ses amas, ses étoiles, s’éloigner les uns des autres. Telle une déflagration continue, elle interpose une distance croissante entre les objets connus, avivant une inquiétude à laquelle il semble qu’il n’y ait plus de réponse possible34. Le projet de synthèse de la connaissance ne peut plus prétendre à la constitution d’un système complet et terminal. Mais il ne doit pas davantage soumettre voire exterminer certaines connaissances singulières au nom de l’esprit de synthèse supposé plus grand de certaines sciences. L’enjeu est donc de reprendre le projet de formation d’une république de la connaissance à la fois ouverte et encyclopédique.

Sur le plan ésotérique, une opposition philosophique mais aussi politique s’est manifestée au 20e siècle entre deux courants bien distincts de la synthèse imaginative : un courant qu’on pourrait appeler d’analyse comparative, qui vise à mettre en évidence les points communs à différentes traditions spirituelles sur la base de symboles et valeurs universelles et éternelles et un courant qui s’attache à mettre en évidence l’individualité et l’histoire propre à chaque courant ésotérique sans vouloir les fondre dans une tradition commune originaire qui en donnerait le sens ultime.

L’histoire du dernier demi-siècle montre que le premier courant a été marqué par deux auteurs qui ont eu chacun des propos antisémites et une implication personnelle dans des organisations nazies ou fascistes : Mircea Eliade et Carl Gustav Jung35. Or, cette affinité n’est pas purement contingente. En faisant de la vérité une réalité primordiale et éternelle, et non un évènement dans lequel se manifeste la créativité et l’expérience historique des singularités individuelles, ces dernières n’ont de consistance qu’en référence à leur archétype. L’archétype, s’il est compris comme une vérité éternelle, révoque la créativité et l’historicité de l’expérience de la vérité. Ainsi, le dieu Wotan deviendrait l’archétype de l’esprit et du corps biologique du peuple allemand et de chacun des êtres qui le compose.

Dans la synthèse imaginative individualisée telle qu’on la trouve par exemple dans les différents courants de la kabbale selon Gershom Scholem, mais aussi dans l’anthroposophie telle qu’elle a été esquissée par Rudolf Steiner, il ne s’agit pas de remplacer l’histoire par la phénoménologie, selon la formule d’Eliade. Il ne s’agit pas non plus de faire de la singularité de l’expérience spirituelle un épiphénomène des archétypes humains universels, en considérant toute manifestation spirituelle comme la résurgence de symboles primordiaux. Il s’agit au contraire de reconnaître la créativité des peuples, des groupes ou des individus, le caractère à chaque fois unique, marqué par l’expérience et le contexte culturel, de la synthèse imaginative productrice de mythes.

Il en va de même sur le plan social, pour lequel la fraternité ne se traduit pas dans une synthèse abstraite et déshistoricisée qui prétendrait instaurer un gouvernement mondial voire un État mondial qui serait l’expression de la synthèse humaine. Mais de reconnaître au contraire l’essaim humain, la condition humaine, comme une constellation différenciée et polyphonique.


Illustrations : Heikedine Günther, Core n° 388 à 397, 2020, huile sur toile, 45 x 45 cm chaque

Bibliographie :

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Rédacteur | Website

Artiste, doctorant en sciences sociales (EHESS). 8ºsession de l'Institut des Hautes Etudes en Arts Plastiques sous la direction de Pontus Hulten, Sarkis, Daniel Buren (1995). Membre et co-fondateur des collectifs d'artistes Bureau d'études (www.bureaudetudes.org) et Aliens in green (http://aliensingreen.eu). Participant à l'expérimentation sociale de la Ferme de la Mhotte (www.fermedelamhotte.fr).

Notes de l'article

  1. Boivin, 2009
  2. Jean Le Rond d’Alembert, Article « Cosmologie », in Encyclopédie, 1751-1765, vol. IV, 1755, p. 294.
  3. Jean Le Rond d’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, 1751, p. 1.
  4. Strube, 2017, p. 581.
  5. Strube, 2016.
  6. Cité dans Strube, 2017.
  7. Saint-Yves d’Alveydre, L’Archéomètre, Clef de toutes les religions et de toutes les sciences de l’Antiquité, Réforme synthétique de tous les arts contemporains, Paris, Dorbon aîné, 1913.
  8. Jacques d’Hondt, Hegel secret, Recherches sur les sources cachées de la pensée de Hegel, Presses universitaires de France,1986. H. S. Harris, Hegel’s Development, Night Thoughts (Jena 1801-1806), Oxford University Press, USA, 1984. Michael Baur, John Russon, Hegel and the Tradition, Essays in Honour of H.S. Harris, University of Toronto Press, Toronto Studies in Philosophy, 1997.
  9. Viatte, 1928.
  10. Amadou, 1987 [1950], p. 15 ; Eliade, 1976, p. 49 ; Faivre, 1994, pp. 87-88 ; Laurant, 1992, p. 21 ; Riffard, 1990, p. 34.
  11. Hanegraaf, 2013.
  12. Strube, 2017, p. 574.
  13. Harvey, 2005, p. 94 ; McIntosh, 1975, p. 157.
  14. Blavatsky, 1893. Blavatsky a fait dans son ouvrage Isis Unveiled et dans ses autres ouvrages, des références nombreuses aux ouvrages d’Éliphas Levi, avant de le critiquer férocement.
  15. Voir compte-rendu du Congrès spirite et spiritualiste international, tenu à Paris du 9 au 16 septembre 1889 (Paris, Librairie Spirite, 1890) cité dans Monro, 2008, p. 222.
  16. Henri Berr, « Pour la science », RSH, XIV, 1925, p. 6., p. 7.
  17. Henri Berr, « Henri Berr, Avant-Propos, Science et mystique », in Abel Rey, La Science dans l’Antiquité, vol. II, La Jeunesse de La science grecque, Paris, La Renaissance du livre, 1933, supra n° 29, p. 18.
  18. Stoczkowski, 2019.
  19. Gattinara, 1996, p. 33.
  20. Berr, 1929.
  21. Leroux, L’Humanité, 1, pp. 75-76.
  22. Leroux, De l’Égalité, op. cit., pp. 14-16.
  23. Steiner, 1985, p. 15.
  24. Steiner, 1985, p. 195 à propos des réunions de branches.
  25. Steiner, 1985, p. 21.
  26. Gusdorf, 1982, p. 211.
  27. Thibaudet,1936, p. 401.
  28. Gusdorf.
  29. Paul Stapfer, Questions esthétiques et religieuses, Paris, F. Alcan, 1906.
  30. Viard, 2001, p. 175.
  31. H. P. Blavatzky, Collected writings, t. 1, p. 376.
  32. L’Ami du clergé, juin 1905, p. 465 cité dans:642
  33. 18 juillet 1919 in Acta apostolicae sedis, année XI, volume 11, août 1919, p. Acta apostolicae sedis, « De spiritismo », avril 1917.
  34. Pierre Montebello, Métaphysiques cosmomorphes, la Fin du monde humain, Presses du réel, 2015.
  35. Jay Sherry, Carl Gustav Jung, Avant-garde conservative, Palgrave Macmillan, 2010.

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