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L’éducation des sens pour stimuler la créativité

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La prodigieuse expansion du numérique induit une transformation profonde de l’univers culturel dans son ensemble, et provoque inévitablement une crise profonde dans les milieux pédagogiques. A l’école, la machine est en train d’effacer l’élève comme sujet, et internet devient pour ce dernier l’outil universel, investi de pouvoirs quasi magiques et de capacités illimitées. Cette expansion parviendra-t-elle à répondre de manière adéquate aux défis globaux auxquels l’humanité est confrontée ? L’éducation de demain doit-elle effacer complètement l’humain du paysage au bénéfice de la machine ?


Parmi les nombreuses questions que suscite l’informatique chez les élèves d’une école Steiner-Waldorf, c’est sans doute celle de l’intelligence artificielle qui provoque le plus de débats. Le programme informatique le plus élaboré peut-il posséder l’intelligence d’un être humain ? Cette question est extrêmement intéressante pour un jeune adulte de 18 ans, car elle implique de s’interroger directement sur la nature de la pensée humaine.

Il est reconnu aujourd’hui que la mobilité et les capacités d’insertion et de créativité des élèves Steiner-Waldorf sont plus développées1, et généralement très appréciées par les chefs d’entreprises, qui les accueillent au cours des stages prévus au lycée. C’est ce dont témoignent les études statistiques présentées dans la thèse de Rébecca Shankland, ancienne élève d’une école Steiner-Waldorf2.

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Créativité à l’école, tremplin pour la créativité du futur

Aujourd’hui, l’insertion dans le monde du travail fait appel à un large éventail de compétences créatives que les systèmes éducatifs sont amenés à faire émerger et à cultiver dans toutes les écoles du monde. Mais comment y parvenir au mieux ?

De manière consciente ou inconsciente, toute action pédagogique procède d’une image de l’être humain qui l’oriente et l’inspire. Un programme dénué d’une telle image répond à d’autres critères qui s’éloignent de l’objectif éducatif et peuvent priver d’enthousiasme et d’engagement élèves et professeurs. L’être humain est en relation avec le monde non pas de manière unilatérale, mais avec ses capacités physiques, psychiques et spirituelles. Nous pouvons observer cette triple relation. L’être humain n’est pas un être unidimensionnel. La tête, le cœur et la main (pour reprendre la terminologie du pédagogue suisse Pestalozzi) ont une importance qualitative égale pour le développement de l’enfant. Encourager de la même façon l’épanouissement des facultés cognitives, morales, pratiques et manuelles résulte donc d’une observation complète de la nature humaine.

Il s’agit là d’une vision inclusive de l’être humain, pris dans sa globalité, qui permet de favoriser l’émergence de la créativité. Mais comment s’inscrit la problématique des nouvelles technologies, de l’informatique et des écrans dans ce cadre ?

Plaçons, par exemple, un élève devant un écran dans l’enseignement d’une matière comme la chimie. Les formules chimiques des acides et des bases peuvent certes être apprises et écrites noir sur blanc, en conclusion, par les élèves, mais il s’agit aussi de faire vivre une expérience avec tous les sens pour approcher la nature et la qualité de ce qu’est une « base ». Si nous faisons dérouler sous nos yeux l’étape d’une combustion de racines, par exemple, l’image de la combustion apparaîtra sur l’écran et l’élève pourra détailler ce qu’il y perçoit avec ses yeux. Mais s’il lui faut décrire ce qu’est une flamme, la fumée et les cendres finales, il est évident que tout ce qui a trait au sens de l’odorat et de la chaleur est impossible à caractériser par le biais d’un écran. Lorsque j’ai fait cette même expérience, mais avec des racines réelles et non virtuelles, et un vrai feu, les comptes rendus d’expérience relataient des observations faisant appel à la mise en activité de tous les organes des sens. La même expérience avec du soufre en combustion laisse un souvenir inoubliable pour le sens de l’odorat et de la vue !

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En matière d’apprentissage, tout ce qui immobilise l’être humain et le réduit à l’état d’observateur passif modifie l’interactivité entre le sujet et l’objet. Or l’expérience devrait pouvoir être génératrice de capacités nouvelles, en termes d’apprentissage. Ne pas pouvoir y accéder de manière active et réelle, n’est-ce pas un frein dans l’éducation à la créativité ?

Sur le plan de l’éducation de la volonté, les perceptions directement issues de notre environnement terrestre sont diamétralement opposées aux perceptions réalisées via les technologies numériques. Bien sûr, il est possible de créer sur imprimante 3D la table de mes rêves, sans passer par l’expérience de la matière (bois ou autre). Mais voulons-nous aller dans le sens d’une assistance numérique de nos facultés ou au contraire vers une créativité reposant sur des perceptions réelles ?

Aujourd’hui, certaines pédagogies « libres », c’est-à-dire sans contraintes d’un programme dicté par l’État, tentent au quotidien de mettre en pratique des antidotes à la non-créativité, en supprimant les apprentissages sur écran dès la petite enfance, en privilégiant le contact avec l’éducateur, l’instituteur ou le professeur comme référence humaine jusqu’à la maturité du lycée, moment où l’ordinateur peut être amené en toute conscience, comme un outil pédagogique ; en prenant soin de l’éducation des sens, particulièrement dans la petite enfance, grâce à un cadre, un accompagnement et à du matériel pédagogique expérimental en lien avec la nature et l’être humain ; et en ouvrant un large champ d’expériences vivantes non seulement dans le domaine des acquis liés à la pensée, mais aussi à la volonté (ateliers pratiques) et au sentiment par le biais de l’art, véritable outil pédagogique pour harmoniser les deux autres pôles de la pensée et de la volonté. Détaillons certains de ces points au regard de mon expérience dans une école Steiner-Waldorf.

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Imagination créatrice avec le jeu libre dans les groupes de jardin d’enfants (3 à 6-7 ans)

Le jeu libre, d’abord, imaginatif et initié par les enfants alternant avec des expériences guidées liées à la nature et aux activités pratiques de l’être humain, est l’un des piliers de l’apprentissage et du développement dans les premières années de la vie. Lorsque j’ai exercé mon activité professionnelle en tant qu’éducatrice de jeunes enfants, j’ai pu observer, sous des formes multiples, dans les jeux individuels ou collectifs de construction par exemple ou dans des créations avec des marionnettes sur table, à quel point le germe de la créativité individuelle est déposé à ce moment-là.

Vie sensorielle et imagination : sources de la créativité

Depuis la naissance et lors de la petite enfance, l’enfant est en mouvement, explore le monde au moyen de ses sens, et avec tout son corps. Son avenir dépendra entièrement des forces qu’il pourra développer pour réaliser son destin et s’inscrire dans le monde. Quelles sont les activités qui seront régénératrices, et quelles sont celles qui porteront préjudice à son développement et à ses capacités pour agir en tant que créateur dans le monde ?

L’expérience sensorielle n’est pas neutre : toutes les informations provenant des organes des sens fluent de la périphérie vers le système nerveux central et aboutissent dans le cortex cérébral dans lequel se jouent les délicats processus de l’apparition de la conscience. L’expérience sensorielle dépose quelque chose en nous qui modifie notre façon de penser, de ressentir et d’agir. Dans un univers appauvri en perceptions sensorielles, les facultés de développement sont mises à mal. Dans les jardins d’enfants des écoles Steiner-Waldorf, l’éducation des sens s’effectue de façon multiple. Tout d’abord, il s’agit de permettre au petit enfant d’exercer son sens du toucher avec des matériaux non manufacturés et non finis, faisant partie de son environnement proche et naturel (bois, cailloux, pierres, etc.) afin de les utiliser pour des créations de son choix imaginatif.

Le sens du mouvement et de l’équilibre s’exerce en mettant à disposition des planches, des rondins, des espaces d’exploration pour construire, échafauder, expérimenter en mettant en route son imagination créatrice.

Offrir un environnement protecteur et chaleureux avec des matériaux, des couleurs, des espaces de jeu et de créativité et la sécurité d’une personne accompagnante permet d’éduquer le sens de la vie, c’est-à-dire la possibilité de se sentir bien dans tout son être en construction.

Ces expériences sensorielles sont d’une grande importance. Les études les plus récentes dans le domaine de la neurologie attestent que l’organe de la conscience, notre cerveau, est d’une plasticité remarquable et qu’il évolue non seulement en fonction de l’hérédité, mais surtout en fonction de l’expérience directe que fait l’individu dans son milieu ambiant.

Les forces qui aident le petit enfant à « s’élever » n’apparaissent pas dans le vide. Elles sont mises en mouvement grâce à des déclencheurs entièrement liés à la qualité de l’accompagnement et à ce qui est perçu et vécu à chaque instant dans cet environnement. Le jeune enfant ne possède pas les facultés hautement différenciées de l’adulte. Il faut l’aider à les développer en préservant tout ce qui touche à l’éducation par les sens. Tâche d’autant plus difficile aujourd’hui que nous sommes éloignés de la perception directe des phénomènes en raison de la prolifération des outils numériques.

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Même si de nombreux pédagogues, psychologues et médecins du monde entier, s’associent pour inciter à la protection de l’enfance dans le domaine de l’éducation, les traitements informatiques ont pris le relais des organes de perception, en créant des représentations de plus en plus complexes. Les organes de perception de l’enfant ne s’ouvrent plus exclusivement sur la réalité terrestre, une part de plus en plus grande est laissée à la perception de la virtualité informatique. Ainsi, à l’école, les élèves sont généralement déconnectés de leur environnement terrestre direct, selon un nouveau mode de perception indirect. Même si toutes les époques ont vécu des révolutions qui ont radicalement changé leur mode de vie, il s’agit là d’un autre type de bouleversement, qui modifie l’activité de l’être humain pendant son temps de veille.

Dans les écoles, il est possible d’observer de plus en plus à quel point les écrans sapent les trois piliers les plus essentiels du développement de l’enfant : celui des interactions humaines (altération des échanges intrafamiliaux), celui du langage (l’enfant a besoin qu’on lui parle, qu’on sollicite ses mots, qu’on lui raconte des histoires et des contes adaptés), et celui de la concentration. Observer ce phénomène de mutation dans l’expérience sensorielle permet de replacer la question de la créativité dans ses fondements pédagogiques.

Précision ici que s’attacher à l’éducation des sens dans la petite enfance et dans les classes primaires ne signifie pas être aveugle aux avancées technologiques de notre époque. Il s’agit seulement de placer l’élève devant l’ordinateur à un moment plus favorable de sa scolarité, lorsque ses facultés encore non tronquées seront disponibles pour ce genre d’expérience. Certains neuroscientifiques ont montré que chez les sujets trop jeunes, gavés de numérique, le cerveau reçoit un flux sensoriel constant qui met le cerveau en souffrance et entrave sa construction. Comme le résume Michel Desmurget, docteur en neurosciences, dans son livre « La fabrique du crétin digital » : « Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle »3.

C’est au stade de maturité du lycée que les grands élèves peuvent être mis devant l’outil informatique, en tant que sujet d’étude et non comme outil exclusif pour les apprentissages. Il ne s’agit pas, en effet, de rejeter en bloc le numérique, mais de l’utiliser à bon escient et en toute conscience. L’imposer prématurément comme unique outil d’apprentissage dès le début de la scolarité prive les élèves de l’éducation des sens et de l’humain exposée plus haut.

Aujourd’hui, la consommation du numérique ne s’applique pas qu’à la consommation récréative sous toutes ses formes (smartphones, tablettes, télévision, etc.). Elle s’est installée dans l’acte pédagogique. Loin de s’alarmer, nombre d’experts médiatiques semblent se féliciter de la situation. De tous côtés, on multiplie les déclarations indulgentes pour rassurer les parents et le grand public. Le cerveau des élèves de cette génération du tout numérique se serait-il modifié ?

J’ai pu observer personnellement chez les petits élèves qui ont cumulé chaque jour 2 ou 3 heures d’écran depuis la plus tendre enfance, à quel point ils étaient incapables de maintenir leur attention sur un sujet pendant trente minutes, alors que cette capacité d’attention était possible beaucoup plus longtemps lorsque j’enseignais vingt ans plus tôt. Les neurosciences confirment également les différences entre des élèves en lien direct avec une personne humaine d’un côté, et ceux travaillant sur des ordinateurs.

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L’éducation artistique, au-delà de la créativité

Le philosophe Alexandre Gottleb Baumgarten affirme que l’esthétique est une science de la connaissance sensible. C’est dans la création artistique, en effet, que s’exprime ce qui élève (but de l’éducation) l’être humain au-delà des autres règnes de la nature.

L’art, utilisé en pédagogie non seulement comme un outil subsidiaire, cultivé en dehors de l’école dans les ateliers du mercredi après-midi, mais comme un outil quotidien pour accéder à la connaissance, repose encore autrement la question sur la créativité comme socle dans les apprentissages.

L’art n’est-il pas le moyen d’éveiller l’être profond en l’interrogeant sur qui il est : outil de connaissance ; d’harmoniser, et réconcilier les trois composantes qui sont en l’être humain : tête cœur et membres et de contribuer au processus de développement de l’imagination créatrice, de la diversité et de la pensée critique ? Par l’art sous toutes ses formes, plastiques comme musicales, on peut éveiller sans les dissocier les facultés intellectuelles et manuelles. Ainsi, la démarche artistique devrait tenir une place intermédiaire et centrale plus importante dans le domaine de l’éducation.

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La créativité dans le domaine du penser

« La main est la partie visible du cerveau », aurait dit Kant. Pour le développement cérébral, il existe une différence essentielle entre le fait de tapoter sur son clavier ou de savoir cliquer rapidement, et d’exercer l’habileté des doigts de manière non mécanique, mais artistique, en activant la volonté. Durant ma vie professionnelle, j’ai pratiqué et observé comment l’élève peut aussi s’exercer avec ses mains, jusqu’à ce qu’il sache tout faire avec adresse. Le petit enfant saisit son environnement à l’aide de ses doigts. Il pétrit la pâte à pain, joue avec ses personnages, exerce les cordelettes à doigts, se laisse entraîner dans des « jeux de doigts » rythmés et chantés, pelle et coupe les légumes, les fruits, imitent toutes les tâches ménagères, etc. C’est en explorant le monde qu’il découvre ses structures, et structure dans le même temps son cerveau, organe de la pensée.

Quand les petits doigts travaillent en imitant les jeux de doigts au jardin d’enfants, ou quand les mains tricotent, l’enfant acquiert une représentation inconsciente du mouvement. En même temps, les structures les plus fines du système nerveux se développent du côté du cerveau, comme signalé précédemment.

Si l’adresse, l’agilité des doigts sont la condition préalable du parler, c’est à l’habilité des doigts que l’on peut reconnaître le degré d’évolution du langage (Kolzowa). De nombreux thérapeutes utilisent ainsi le mouvement pour soigner des troubles du développement (Affolter, Ayres, Frostig). C’est pourquoi attacher une grande importance à la mobilité des doigts, surtout au jardin d’enfants et dans les premières classes, dans la plupart des matières enseignées (la flûte, les tables de multiplication, l’alphabet, la partie rythmique avec les doigts et avec tout son corps) est un des moyens de soutenir la créativité et d’éviter les troubles de la perception sensorielle de plus en plus fréquents. Plus tard, à l’école, ces expériences préalables aideront l’élève à développer les concepts au moyen de la pensée.

Le développement de la créativité comme socle pour la condition humaine ouvre un large espace de recherche et d’expérimentation. Dans le domaine pédagogique, il est possible d’entrevoir le lien étroit à découvrir entre la notion de créativité et d’art, véritable régulateur des tendances polaires que sont la pensée réflexive et l’action volontaire. C’est pourquoi il nous apparaît important de soigner l’éducation des sens pour stimuler la créativité dans l’éducation de la pensée, du sentiment et de la volonté. Sans renier les avancées technologiques et les processus créatifs qui en découlent, il suffirait peut-être de trouver un juste équilibre en gardant au centre une image de l’être humain en devenir, cultivée avec soin déjà à l’école, afin d’éviter les dangers de l’homogénéisation de l’individu et la réduction de sa personnalité à des données numériques régies par des algorithmes.


Dessins : Angel Yeh

Auteur(s)

Formée d'abord à l'École des attachés et secrétaires de direction, Danielle Mendaille a par la suite suivi des formations et stages en biodynamie, alimentation et pédagogie Steiner-Waldorf. Professeure de classe et jardinière d'enfant pendant plusieurs années à l'école Steiner-Waldorf Matthias Grünewald en Alsace, elle intervient actuellement sur le terrain pour aider les jeunes professeurs et les accompagner dans le cadre de la formation, notamment à l'École Steiner-Waldorf Michaël de Strasbourg.

Notes de l'article

  1. Ogletree E. J., The Comparative Status of the Creative Thinking Ability of Waldorf Education Students: A Survey. University of Chicago, Illinois, Sept 1996. https://eric.ed.gov/?id=ED400948
  2. Shankland R., « Adaptation des jeunes à l’enseignement supérieur. Les pédagogies nouvelles : aide à l’adaptation ou facteur de marginalisation ? », thèse de doctorat, Université Paris-VIII, 2007, p.43
  3. Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019.
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