Il est de bon ton aujourd’hui de critiquer l’être humain. À écouter les médias et les intellectuels à la mode, tous les malheurs de la planète lui seraient, peu ou prou, imputables : crises écologiques et économiques, guerres mondiales, génocides, famines. Pétri de biais en tous genres, l’humain serait irrémédiablement conditionné par ses gènes, la société, son psychisme. Il serait pris dans tout un faisceau de forces extérieures à lui-même et incapable de s’en défaire. Simple mammifère que rien ne différencierait véritablement de ses congénères, les primates, dont il partage presque tout l’ADN, il serait, dans sa condition première, un loup pour les autres hommes, comme le formulait déjà Thomas Hobbes au 17e siècle. 

Ces idées pessimistes, voire nihilistes, ne sont pas nouvelles. Mais elles ont gagné du terrain depuis quelques décennies. Certains théoriciens soutiennent, par exemple, que la seule aspiration réelle de l’humanité devrait être de disparaître. La seule option pour sauver la planète serait d’arrêter de se reproduire. C’est ce que défendent notamment les GINKS (Green Inclination No Kids), les personnes qui décident de ne pas avoir d’enfant pour des raisons écologiques.  

L’aveuglement anti-humaniste

Cette vision du monde imprègne la culture occidentale contemporaine au sens large. Elle peut être qualifiée d’antihumaniste, au sens où elle donne systématiquement de l’être humain une image sombre et dégradée. Le manque de confiance qu’elle exprime justifie un contrôle toujours plus accru de l’être humain (par l’État, la technique, le capital, etc.) afin de contenir les pulsions de mort inhérentes à sa nature. A contrario, est « humaniste » toute démarche théorique ou pratique mettant l’être humain, son progrès et sa liberté au centre de ses préoccupations. Comme le rappelle le philosophe français Abdennour Bidar (Histoire de l’humanisme en Occident, Dunod, 2021), « l’humanisme est le caractère de toute pensée et de toute action inspirée par l’admiration et l’amour pour l’être humain », ainsi que « le souci de le faire grandir ». Par conséquent : « L’humanisme est une pédagogie de l’humanisation, qui part du principe que l’homme est encore à venir et qu’il faut tout faire pour stimuler la croissance morale, intellectuelle et spirituelle de l’humanité ». 

L’antihumanisme s’appuie sur les diverses cruautés dont se montrent capables les êtres humains. Il repose sur le constat indéniable, corroboré par l’histoire, qu’il existe en nous des pulsions (auto) destructrices. Justifié en partie, ce point de vue n’en est pas moins partiel, et donc partial. Il ne perçoit, en effet, qu’un aspect de la nature humaine, le plus avilissant, et reste aveugle à la capacité de transcendance et de sublimation dont est capable l’être humain. Il nie, en somme, l’élément spirituel supérieur présent en chacun de nous. Ce faisant, l’anti-humanisme s’aveugle lui-même et s’empêche par là de trouver l’élan qui lui permettrait d’inverser la tendance à l’effondrement qu’il perçoit partout. 

Au regard de l’histoire de la civilisation occidentale, le développement d’un tel pessimisme est un symptôme important de son affaiblissement intérieur. Depuis ses deux aurores antique et biblique, l’Occident n’a jamais cessé « de placer l’être humain au centre de son questionnement spirituel, intellectuel, politique, moral, artistique ». En ce sens, « l’humanisme est bien le fil directeur ou l’inspiration profonde de l’histoire culturelle de l’Occident », qui n’a malheureusement pas toujours été à la hauteur de son génie humaniste. Mais ce n’est pas parce que l’Occident a souvent été en contradiction avec ses idéaux que sa tradition humaniste serait un mensonge ou une mystification, comme le laissent entendre bien des critiques actuels.  

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