En lisière de la communauté anthroposophique du village de Harduf, ont vu le jour au fil des ans, en pleine forêt, un lieu de vie et d'apprentissage pour bénévoles et séminaristes, un théâtre, un jardin et un espace de recueillement interconfessionnel. La fête d'anniversaire, prévue le 13 octobre à Oldenburg, fut assombrie par la violence et la guerre.


La rencontre organisée en octobre à l'occasion de l'anniversaire de l'association Porte du monde (Sha'ar laOlam - Bab le'alAlem) fut bien différente de ce que nous avions prévu. Étrangement, une nouvelle ère a débuté au même moment dans une atmosphère bouleversante. Une situation que nous n'avions jamais connue en vingt-cinq ans d'existence au contact du conflit proche-oriental. Nous nous sommes réunis moins d'une semaine après le déclenchement de la guerre. L'attentat terroriste, les décès, le désarroi, les inquiétudes ont touché tous les participants venus d'Israël. La question fut de savoir si nous pouvions réellement célébrer cet anniversaire et, si oui, comment. 

Fidèles à notre engagement pris plus d'un an auparavant, nous nous sommes donc retrouvés dans le nord de l'Allemagne. Et le miracle eut lieu : nous étions nombreux ! Fait plus mémorable encore, malgré la situation particulière, environ un quart de la cinquantaine de participants était venu de Galilée. Il y avait parmi eux Yaakov et Miriam Arnan, tous deux cofondateurs, Amin Sawa'ed et sa femme Fatma, membres du cercle de jeunes de l'époque, aujourd'hui quadragénaires, ainsi que quelques comédiens de la troupe du théâtre Hamila, géré par la même association que le centre de rencontre Sha'ar laAdam - Bab l'ilInsan. Étaient aussi présents d'anciens participants aux camps de jeunes organisés lors de différentes phases du mouvement, ayant porté le travail durant toutes ces années, les membres du conseil d'administration de l'association, des membres actifs, des supporters, des mécènes, des partenaires, dix anciens volontaires de ces dernières années, quelques enfants et petits-enfants. L'ensemble des participants était plutôt jeune. Quelqu'un a dit : « Nous formons une famille, non, beaucoup plus qu'une famille ! L'espace de rencontre Sha'ar laAdam - Bab l'ilInsan incarne une nouvelle culture de la communauté humaine. »

Camp de jeunes au début du projet, avant le permis de construire et les premiers bâtiments fixes. Photo : Ilse Wellershoff-Schuur

Nous avons assisté à la représentation de Jérusalem, tissage d'ombre et de lumière, une œuvre dramatique et lyrique, présentée par le théâtre Hamila. Cette pièce fut vécue comme une certaine forme de thérapie pour la troupe : après une tournée à Bâle, Fribourg et Überlingen, les acteurs furent brutalement confrontés à Francfort aux événements survenus dans leur pays d'origine. La plupart d'entre eux pensèrent immédiatement à des personnes concrètes, à des victimes qu'ils connaissaient, ils s'inquiétèrent pour leurs proches et leurs amis. Personne ne savait ce qui leur était arrivé en raison du flou qui régnait. Qui était encore en vie ? Peut-on vraiment faire du théâtre dans ces conditions ? Ou, comme l'exprima l'un des participants, « Peut-être ne devrions-nous faire que du théâtre, pour ne pas devenir fou ! ». Furent aussi présentés la pièce de Yeats sur la Résurrection, une scène de L'Antéchrist de Soloviev, un extrait d'Un sommeil de prisonniers, pièce en vers de Christopher Fry (« Le cœur humain peut atteindre l'étendue de Dieu [...] ») et des poèmes en hébreu d'Iftach Ben Aharon, pour encadrer ce spectacle que nous avons vécu comme un mystère moderne.

Peu de temps auparavant, dans le centre de rencontre en Terre Sainte, avait eu lieu, à l'occasion de la Saint-Michel, de la fête des Tabernacles et du Mawlid (fête d'anniversaire de la naissance du prophète Mohammed), une semaine d'exercices pratiques autour du thème de la paix. Les participants venaient des environs du centre de rencontre et d'Allemagne. Intitulée « Mi-Cha-El – Qui est comme Dieu ? », la rencontre nous permit de travailler sur le thème « Être humain - devenir humain », sur ce que l'être humain peut faire pour devenir vraiment humain, sur la résilience, les exercices intérieurs et la prière issue de l'Entretien sacramentel de la Communauté des chrétiens. « Grâce à Dieu, notre heure est venue, quand le mal vient à notre rencontre de toutes parts [...] » écrivait Christopher Fry dans sa pièce.

Certaines personnes présentes lors de ce week-end d’anniversaire étaient arrivées d'Israël quelques jours seulement avant l'attentat terroriste. D'autres séjournaient dans le pays pour un stage ou des vacances. Elles furent confrontées à l'annulation de leurs vols. Les Israéliens cherchèrent de nouvelles solutions pour rentrer chez eux : via Francfort, Amsterdam, Berlin, la Grande-Bretagne ou Amman ? Les proches restés au pays protestaient, deux touristes israéliens venaient d'être assassinés en Égypte à la suite des événements. Les propositions d'aide furent massives : chaque participant désirant rester était le bienvenu partout !

Conception de la forêt, 2006 env. Photo : Ilse Wellershoff-Schuur

Au fil des années, quelque chose qui nous lie a pris corps. Et ce lien s'est ravivé au cours du week-end, même entre des personnes qui ne se connaissaient pas auparavant, car elles n'avaient pas toutes séjourné en même temps à Sha'ar laAdam - Bab l'ilInsan. 

Porte du monde :  le nom de l'association est tellement juste ! Nous devenons chaque fois davantage citoyens et citoyennes du monde, nous regardons au-delà de ce qui nous enchaine à petite échelle, à travers nos appartenances à des groupes. Tellement vrai aussi le nom arabe-hébreu de l'association : « La porte vers l'homme », vers l'humanité, vers le devenir humain. L'être humain est la clé, comme l'a exprimé un participant lors de la séance commémorative du samedi matin : « Nous ne devons jamais oublier qu'en chaque être humain, même dans le plus cruel des terroristes ou le soldat exécutant des ordres, dans le général comme dans l'homme politique, il y a un être humain et donc une étincelle de l'image de Dieu qui porte l'individu ». En ce sens, nous sommes plus proches que les membres d’une même famille, nous sommes tous enfants d'une idée créatrice, même si nous le refusons, l'oublions ou le nions. D'autres pensées remarquables furent exprimées lors de cette séance.

Tous furent impressionnés par l'exposé d'un islamologue qui évoqua les évolutions de la situation politique durant les vingt-cinq dernières années, mais aussi touchés par le témoignage très personnel de l'un de nos membres de la première heure, qui suit la situation actuelle en tant que diplomate et membre de la cellule de crise au ministère des Affaires étrangères. Beaucoup d'autres participants ont dit à quel point leur parcours professionnel et privé avait été influencé par l'idée que nous sommes tous responsables, que nous pouvons faire quelque chose, que notre engagement en tant qu'artiste, enseignant, activiste... n'est jamais anodin. Et cela, justement parce que tout est différent à notre époque. « Désormais, les affaires ont la dimension de l'âme. Le projet est une exploration de Dieu. » (Christopher Fry).


Version traduite et raccourcie par Jean-Pierre Ablard et ÆTHER X, de l'article Begegnungen unter dem ‹Tor zur Welt› paru le 23 novembre 2023 dans Das Goetheanum.

En savoir plus sur l'association La Porte du monde :

Start - Tor zur Welt … e.V.
Tor zur Welt … e.V. ist ein Verein zur Förderung von Begegnungsprojekten und des Betriebes der Begegnungsstätte Sha‘ar laAdam – Bab l‘ilInsan in Galiläa, Israel!
Partager cet article