On trouve les premières traces de Lilith dans des écrits sumériens, puis dans la mythologie babylonienne et mésopotamienne. Plus tard, elle apparaît dans des sources juives comme ayant été la première femme d’Adam. Elle sera ensuite de plus en plus représentée comme une démone ailée et séductrice, un succube (démon qui prend l’apparence d’une femme pour avoir des relations sexuelles avec un homme, ndlt). Aujourd’hui, certaines féministes se revendiquent d’elle, comme symbole d’indépendance et de libération sexuelle1.

Pour l’amour du plaisir

J’ai rencontré la figure de Lilith pour la première fois chez l’écrivain juif polonais Isaac Bashevis Singer (1902–1991, prix Nobel de littérature en 1978). Dans Amour et exil, son « autobiographie spirituelle », il décrit un quotidien imprégné de folklore juif : démons, esprits et autres créatures de l’ombre se tiennent dans tous les recoins ; parmi eux, la démone Lilith. Jeune homme évoluant dans le milieu intellectuel de Varsovie, Isaac entame une relation avec Gina, son aînée de vingt ans. Par elle, il entre en contact avec une force érotique originelle, marquée par l’obscurité, le chaos et le désir. Tourmenté par la culpabilité, il entend intérieurement les voix de sa famille orthodoxe qui l’accusent d’avoir profané son âme en s’unissant, à travers Gina, à la reine des démons elle-même. Gina est rousse, comme Lilith dans les représentations traditionnelles. Elle ne correspond en rien à l’idéal orthodoxe d’une femme passive et soumise. Ensemble, Gina et Isaac sont emportés dans une tempête de désir sans limites ; ils s’endorment et se réveillent « dans la même fraction de seconde », se jetant l’un sur l’autre « avec une avidité qui nous étonnait nous-mêmes2 ».

Dans sa nouvelle Le gentleman de Cracovie, les habitants de la ville de Frampol, accablés par la misère, reçoivent la visite du démon Ketev Mriri, déguisé en riche médecin. Il achète les habitants avec de l'argent et du pain, et devient immédiatement le candidat idéal pour les femmes faciles de la ville. Elles obtiennent toutes libre accès à des vêtements élégants pour se parer d'une tenue somptueuse en vue d'un bal où le seigneur choisira son épouse. Celle qu'il choisit finalement n'est autre que Lilith, déguisée en Hodle, la prostituée de la ville âgée de dix-sept ans : « Elle était grande et mince, avait les cheveux roux et les yeux verts [...]. Elle était rusée comme un bâtard et rapide comme une vipère [...]. Son visage était couvert de taches de rousseur et ses cheveux étaient ébouriffés3. » Son futur époux lui demande s'il est vrai qu'elle a couché avec des Juifs et des païens. Elle répond par l'affirmative ; non par cupidité, mais par pur plaisir. Elle ne regrette rien, ne craint pas les tourments de l'enfer : « Je ne crains rien, pas même Dieu. Il n'y a pas de Dieu4. » Le gentleman de Cracovie révèle alors sa véritable identité : un monstre couvert d'écailles, avec un œil sur la poitrine et une corne tournoyante sur le front. Ses bras sont couverts de poils, sa queue est constituée de serpents entrelacés. La robe de Hodle tombe également, elle se tient nue, les seins descendant jusqu'au nombril, les pieds palmés, « ses cheveux étaient un enchevêtrement de vers et de larves [...]. On comprit alors que Hodle était en réalité Lilith et qu'elle était la raison pour laquelle les légions des enfers étaient venues à Frampol5. » La magie noire du couple de démons met le feu aux bâtiments de la ville. À l'aube, lorsque le soleil « rouge de honte » se leva, Frampol était en ruines. Les nourrissons furent les plus touchés. Leurs « berceaux étaient brûlés, leurs petites jambes carbonisées [...] les cris des mères durèrent longtemps6. »

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