« On ne s’amuse pas, on joue ! »

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À propos du jeu libre dans les jardins d’enfants Steiner-Waldorf

Des adultes épanouis, créatifs, motivés et ayant confiance en soi : n’est-ce pas ce que nous souhaitons tous à notre société ? Le quotidien dans les jardins d’enfant Steiner-Waldorf est organisé de sorte à encourager le développement de ces qualités, notamment à travers le jeu libre. Comment ? Philipp Reubke, éducateur à l’école publique puis plus de 20 ans dans les jardins d’enfant Steiner-Waldorf, l’explique.


Deux tables en bois posées l’une sur l’autre. Un grand drap de couleur par-dessus, qui les recouvre partiellement et crée ainsi deux espaces intérieurs munis d’une ouverture. Un étage supérieur et un étage inférieur, dans lesquels sont assis un garçon et une fille. Une fillette de six ans crie « Tigre, sors de ta cage ! » Le garçon de l’étage supérieur sort de son abri à quatre pattes, les mains posées sur un coussin au sol. Des chaises sont disposées en cercle, la dompteuse fait évoluer le tigre sur les chaises, le fait ramper dans un tunnel construit avec des chaises et des voiles de tissu, puis elle le fait se tenir debout en équilibre sur une poutre avant de le renvoyer dans sa « cage » à l’étage supérieur. 

Vous vous amusez bien !

Le lion peut alors sortir de l’étage inférieur, sauter à travers un cerceau et monter et descendre une série de grosses billes de bois. Le tout est accompagné d’un orchestre de flûtes et trompettes (deux enfants de quatre ans qui ont porté des bâtons à leur bouche et font un bruit de klaxon), et de percussions diverses (casseroles, cuillères en bois, carillon). Le public est présent : quelques enfants entre trois et six ans, un enfant de six ans avec un autre de trois ans sur les genoux et d’autres avec de simples poupées en tissu. Un ouvreur de cinq ans vient de ramasser les billets (en fait, des bouts de papier de couleur).

Soudain, deux enfants se chamaillent : « Non, je ne suis plus un tigre, je suis une chatte qui a eu des petits ». « Non, ce n’est pas possible », crie la dompteuse, « le spectacle n’est pas encore terminé ». Avant que le tigre n’ait utilisé ses griffes et la dompteuse son fouet, l’éducateur a quitté le public et est entré dans l’arène : « Chère dompteuse du Cirque des étoiles », dit-il, « je suis allé en Afrique et j’en ai ramené un grand tigre, très gentil ! J’ai entendu dire que vous aviez besoin d’un nouveau tigre ». Fort heureusement, le nouveau tigre est accepté par le Cirque des étoiles et le félin peut se retirer avec deux petits de quatre ans dans une grande corbeille tapissée de fourrures. « Vous vous amusez bien ! », dit une mère qui amène son enfant en retard au jardin d’enfants. Elle s’entend répondre : « On ne s’amuse pas, on joue ! » 

Quel cirque ! Tel est le quotidien d’un jardin d’enfants Steiner-Waldorf les jours qui suivent la venue d’un vrai cirque en ville. Et tout cela n’est qu’un aperçu de ce qui se passe au même moment dans la salle. En effet, deux autres enfants munis de différents pots et paniers les remplissent de châtaignes et les vident, trois autres ont construit un camion de meubles avec plateforme élévatrice à l’aide de planches, de bancs, de blocs de bois et de cordes, une fillette est assise dans un coin devant une planche, sur laquelle elle a dessiné différents signes (elle « travaille sur l’ordinateur »), deux filles assises à une table dessinent. Et n’oublions pas le groupe d’enfants qui fabriquent avec de la cire à modeler des personnages qu’ils promèneront ensuite dans un paysage fait de voiles, de morceaux de bois et de pommes de pin. Le cirque mobilise tellement d’enfants qu’il n’y a cette fois ni pirates, ni vaisseau spatial, ni scènes tirées de Star Wars. Et ça sent bon : une jardinière a fait du pain avec quelques enfants ! 

Le jeu libre

La scène décrite ci-dessus n’est pas une pause au milieu d’un programme d’apprentissage organisé par les pédagogues du jardin d’enfants. Le jeu libre, initié par les enfants eux-mêmes, occupe une place centrale : il s’agit d’une activité pleine et entière proposée environ deux fois une heure et demie le matin, puis une fois l’après-midi, sur la même durée. Il est encadré par des activités plus courtes dirigées par des adultes : jeux de doigts, mouvements, chansons, musique, théâtre de marionnettes, histoires, etc. 

La pratique du jardin d’enfants Waldorf repose sur l’idée qu’un apprentissage explicite dirigé par des adultes n’est pas encore de mise au cours des six premières années : le jeune enfant possède en effet suffisamment de motivation et de capacité pour apprendre de manière autonome. Les toutes premières années de vie en témoignent : sans directives particulières, l’enfant acquiert des capacités motrices, linguistiques et cognitives grâce à son extraordinaire capacité d’imitation. Cette capacité diminue au cours de l’enfance, mais la pédagogie Steiner-Waldorf part du principe qu’elle est suffisante jusqu’à la 5e ou 6e année et qu’elle permet à l’enfant d’accomplir lui-même toutes les étapes d’apprentissage importantes à cet âge. 

Je peux le faire moi-même !

L’avantage de l’apprentissage implicite dans le jeu libre au cours des premières années tient au fait que l’enfant s’habitue dès le début à ce que ses propres initiatives soient prises en compte. Plus tard, que ce soit à l’école, en cours de formation ou à l’université, la motivation, la confiance en soi et la persévérance joueront dans les apprentissages un rôle décisif. Proposer à l’enfant suffisamment de temps et un environnement de jeu favorable jusqu’à sa sixième année favorise précisément l’émergence de ces qualités. En Suisse, Remo Largo a souligné à maintes reprises l’importance du jeu libre : il lui importait que les enfants « développent une juste estime de soi, un juste sentiment de l’effet de leurs actes. Qu’ils s’aiment autrement dit tels qu’ils sont, qu’ils croient en leur capacité à maîtriser leur vie et à s’imposer dans cette société. Ceux qui y sont constamment encouragés de l’extérieur ne ressentent jamais cela. » Chercheuse spécialisée dans le jeu des enfants, Gerda Salis Gross le formule ainsi : « Je l’ai découvert tout seul ! Je peux le faire moi-même ! Si l’on montre tout au petit enfant, il ne fera jamais cette expérience. Tout lui montrer, ce n’est pas l’encourager, cela revient à l’insécuriser et à l’affaiblir. ». 

De nombreux jeunes parents s’inquiètent que leur enfant n’apprenne pas suffisamment et choisissent donc des établissements proposant un apprentissage explicite dirigé par des enseignants. Ils négligent le fait que l’enfant apprend particulièrement bien en jouant librement. Le journaliste français André Stern le formule ainsi dans son ouvrage sur le jeu : « Nos enfants ne font aucune distinction entre jouer et apprendre. Ils ressentent comme une injonction paradoxale la demande qui leur est faite d’arrêter de jouer pour se mettre à apprendre. » (cf. André Stern, Jouer, Faisons confiance à nos enfants, Actes Sud, coll. « Domaine du possible », 2017).

Le fait que le jeu libre permette un apprentissage efficace est également souligné de façon approfondie par le Comité sur les droits de l’enfant des Nations Unies : « Le jeu libre est essentiel pour la santé et le bien-être des enfants ; il favorise le développement de la créativité, de l’imagination, de la confiance en soi, de l’efficacité personnelle et de nombreuses autres aptitudes physiques, sociales, cognitives et émotionnelles. Il favorise tous les aspects de l’apprentissage. ». 

Les conditions appropriées

Remo Largo va même plus loin : « Les enfants ne deviennent vraiment compétents que lorsqu’ils font des expériences qu’ils ont décidées eux-mêmes. ». 

Cela ne signifie pas pour autant que l’éducation antiautoritaire soit de mise. Un jeu harmonieux et créatif n’est possible que si les adultes mettent en place les conditions appropriées à son développement. Les éducateurs qui s’inspirent des idées de la pédagogie Steiner-Waldorf veillent aux éléments suivants :  

  • Ils instaurent un rythme journalier dans lequel des moments de calme alternent judicieusement avec des phases où le mouvement prédomine.
  • Ils aménagent les lieux de façon à ce que les enfants expérimentent différentes qualités de l’espace : clair, sombre, haut et bas, libre et plein, protégé et ouvert, etc.
  • Ils proposent des objets et des jouets en matériaux naturels. Le jeune enfant développe ses capacités cognitives et émotionnelles sur la base de son expérience sensorimotrice. C’est pourquoi la qualité des expériences sensorielles est déterminante dans les premières années de vie : les matériaux naturels et les formes organiques offrent des possibilités d’expériences plus différenciées et plus complexes. 
  • Ils mettent à disposition des jouets aussi simples et sobres que possible. S’ils sont trop sensationnels et trop parfaits, ils incitent avant tout l’enfant à les « posséder ». S’ils sont simples, ils sollicitent l’imagination de l’enfant, qui doit compléter ce qui manque par son imagination. Ils sont par ailleurs beaucoup plus adaptés au jeu coopératif. Les jeux sensationnels provoquent facilement des disputes. 
  • Les pédagogues exercent une activité pratique pendant le jeu libre des enfants. L’apprentissage par imitation joue un rôle important chez l’enfant jusqu’à six ans et le jeu et l’expérimentation initiés par l’enfant lui-même sont eux aussi fortement influencés par ce qu’il a vécu. Lorsque les adultes font de la pâtisserie, cuisinent, manient la scie, fabriquent des marionnettes ou de petites maisons pour les oiseaux, leur plaisir de créer a à lui seul un effet stimulant sur les enfants. La structure des séquences d’activités et les gestes bien conduits sont en outre un modèle pour beaucoup de choses que l’enfant fera un jour de son propre chef. 
  • Les éducateurs racontent aux enfants des histoires, proposent des spectacles de marionnettes, des chansons et des rondes : tout ce qu’ils proposent sur le plan rythmique, musical et linguistique exerce indirectement une grande influence sur le jeu. 
  • Les dispositions émotionnelles, mentales et physiques des éducateurs jouent un rôle important. La chaleur de l’âme et la positivité, un bon climat social entre collègues et avec les parents ont une forte influence sur les enfants et créent un climat de sécurité qui est une condition préalable au jeu libre. 

Dans les groupes de jardins d’enfants, on a parfois l’impression que les éducateurs ne font que s’amuser et que leur travail est beaucoup moins sérieux que celui de leurs collègues de l’école primaire. On peut avoir l’impression que les enfants s’activent de façon harmonieuse, sans qu’on leur donne de recommandations ou de consignes particulières. En réalité, cela ne se produit que grâce à un travail intensif et continu sur les conditions mentionnées ci-dessus et sur l’environnement dont le jeune enfant a besoin.


Traduction Jean Pierre Ablard

Sources d’images : unsplash

Auteur(s)

Philipp Reubke, éducateur de jeunes enfants, pédagogue pendant plus de 20 ans à l’école Steiner-Waldorf de Colmar et de Mulhouse, est membre du conseil de l'Association internationale pour l'éducation Steiner-Waldorf de la petite enfance (IASWECE).

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